Zubin Mehta a dirigé les six mouvements de la Symphonie no 3 de mémoire, sans prendre de pause.

Un concert pas comme les autres

«Si le petit sauvage était abandonné à lui-même; qu'il conservât toute son imbécillité et qu'il réunît au peu de raison de l'enfant au berceau, la violence des passions de l'homme de trente ans, il tordrait le col à son père, et coucherait avec sa mère.» - Denis Diderot, dans Le neveu de Rameau 
Zubin Mehta était à la Maison symphonique, mardi soir, pour diriger l'Orchestre symphonique de Mont-réal (OSM) dans la Symphonie no 3 de Gustav Mahler. 
Ce n'était pas un concert comme les autres. C'était soirée de gala. On pouvait le remarquer dans la tenue des spectateurs. Les gens tenaient à montrer qu'ils savent s'habiller. 
Zubin Mehta était là entre autres pour participer à l'hommage à Pierre Béique, l'ancien directeur général de l'OSM, décédé en 2003. Mais il était surtout là pour la musique. Sa direction se concentrait dans un minimum de gestes. Il faisait confiance aux instrumentistes et, du coup, il inspirait chez ceux-ci la même confiance. 
Le maestro a dirigé les six mouvements de mémoire, droit comme un chêne, sans prendre une seule pause. Il fallait voir sa battue, au dernier mouvement. Ce n'était pas une simple mesure à quatre temps, c'était toute la foi d'un chef de 79 ans qui s'exprimait dans ses gestes. 
La mezzo-soprano Michelle DeYoung, la soliste, était bien habillée, elle aussi. Une robe noire d'inspiration art nouveau qui s'accordait parfaitement au style de l'oeuvre. Elle aussi a chanté de mémoire, les bras souvent ouverts, dans un élan et dans un legato qui cherchaient semble-t-il à étreindre chacun des auditeurs.
De temps à autre, une fureur sidérante s'élevait de la section des contrebasses. Ailleurs, les trilles des bois résonnaient comme des cymbales. Le solo de trombone, au premier mouvement, avait quelque chose de rhapsodique. Celui de la trompette, au troisième mouvement, tenait de l'épopée. 
L'oeuvre s'est conclue sur une marche triomphale, dans une montée vers le ciel d'une puissance et d'une majesté propres à tirer les larmes.  
Un concert comme celui qu'a présenté l'Orchestre symphonique de Mont-réal, mardi, élève l'existence humaine au-dessus de sa simple condition biologique. Ce genre d'événement, pour citer Diderot, donne le goût de croire que «le vrai, le bon, le beau, ont leurs droits». 
Un concert comme celui-là s'adressait à l'ensemble de l'humanité. Qu'il ait été réservé aux seuls spectateurs réunis à la Maison symphonique est un drame. Qu'aucune captation n'ait été réalisée pour en garder la trace en est un autre tout aussi terrible. Où était, que faisait, la société Radio-Canada? A-t-elle perdu à ce point le sens de sa mission?