Si Éric Boulianne, qui ressentait déjà des douleurs au coeur depuis quelques jours, s'était présenté à l'hôpital deux jours plus tôt, il l'aurait fait en même temps et au même hôpital que son frère, pour exactement les mêmes raisons.

Un coeur cassé collé

L'année passée, jour pour jour, Éric Boulianne avait prévu passer la Saint-Valentin, comme il se doit, avec sa douce. Ça ne s'est pas passé comme ça. Il a soupé sur une civière à l'urgence de l'Hôpital Laval. Son coeur, le muscle, lui a fait faux bond.
Il sentait bien que quelque chose clochait depuis quelques jours. «Le dimanche, le 10 février, je suis allé prendre une marche. Il faisait très froid. J'ai monté une petite côte et j'ai senti une douleur, un serrement, un brûlement.» Il n'en a pas fait de cas, n'en a pas parlé. S'est dit que ça passerait.
Ça n'a pas passé. Il s'est dit qu'il irait consulter vendredi, le lendemain de la Saint-Valentin. Le mercredi soir, quand Éric est revenu du travail, sa blonde avait une mauvaise nouvelle à lui annoncer. «Mon frère était à l'hôpital, pour un problème cardiaque. C'est là que je lui ai dit que, moi aussi, j'avais des douleurs.»
Sa blonde lui a répondu de ne pas niaiser, d'aller à l'Hôpital Laval le lendemain, au diable la Saint-Valentin. Il l'a écoutée. Quand son docteur l'a vu, il l'a envoyé illico à l'urgence. «Je me suis retrouvé sur une civière, branché de partout, couché dans le couloir.» Il a passé un tapis roulant le vendredi, un autre examen le lundi. Le diagnostic est tombé : angine instable, une artère bloquée à 70 %, une autre à 90 %.
Il est passé sous le bistouri lundi après-midi, s'est fait poser deux tuteurs pour garder ses artères ouvertes. Il est sorti de l'hôpital le lendemain, avec une liasse de prescriptions. «Il a fallu que je m'achète un pilulier, comme ma mère. Ça a été un choc. Tout ça s'est passé en quelques jours.»
À 46 ans, Éric est devenu «cardiaque», comme son frère, qui avait une artère amochée. «Le matin du 12 février, j'ai déneigé mon auto. Après, j'ai failli aller à l'hôpital. Si j'y étais allé, j'aurais vu mon frère. On se serait présenté au même hôpital, le même jour, pour la même raison.»
Étrange.
«Et dire que, un mois avant, je courais 10 kilomètres.» Éric n'était pas le portrait-robot du cardiaque qui s'ignore. Il ne fumait plus depuis 1996, courait presque tous les jours, prenait soin de sa santé. Il y avait quand même un «historique» dans la famille. «Mon père a fait une crise cardiaque, ma mère fait du cholestérol.» Pas lui. Trois mois avant cette fameuse Saint-Valentin, il avait eu des prises de sang.
«Tout était parfait, pas de cholestérol.» Éric tient un fichier Excel avec ses résultats médicaux, un parcours sans faute jusque-là. Il fait de la course «depuis 2006 ou 2007. J'ai commencé par hasard, j'étais allé voir ma belle-soeur au Marathon des Deux-Rives, à la ligne d'arrivée. J'ai regardé les gens qui arrivaient en pleurant, d'autres en criant. Je me suis dit : "L'an prochain, je fais le 10 kilomètres".»
Il l'a fait. Et plein d'autres depuis. Donc, en théorie, Éric n'aurait pas dû se retrouver à l'Hôpital Laval avec la patate à terre. Je sais, il faut dire Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, je ne m'habitue pas.
Le fait est qu'il s'y est retrouvé, même s'il pensait être à l'abri. Quand il est sorti de l'hôpital avec son coeur cassé-collé, il avait la chienne de recommencer à courir. «Si les médecins ne m'avaient pas encouragé à le faire, je ne me serais pas remis à courir.» Il s'y est replongé presque tout de suite, il court aujourd'hui comme avant. À part le pilulier, Éric est comme neuf, son coeur tient le coup.
Il va tellement bien qu'il oublie parfois d'emporter avec lui un comprimé de nitro, au cas où. Il sait qu'il devrait.
Il m'a raconté son histoire parce qu'il veut que les gens bougent, sortent, courent. Peu importe s'ils ont un problème de coeur ou pas. Il y a cinq ans, il a organisé une course avec des collègues de l'entreprise où il travaillait. «Au début, il y avait trois participants. En 2012, ils étaient 15. J'aime ça entraîner les gens à être actifs.» Il est fier de ça. De sa fille de 12 ans aussi, qui joue au soccer.
Cette année, il se reprend pour la Saint-Valentin. Il soupera avec sa blonde, pas dans le corridor de l'urgence de l'Hôpital Laval, branché de partout. Son coeur battra la chamade, pour les bonnes raisons.