Trois est jouée par 43 acteurs.

Trois: le grand rhizome humain

Le flou identitaire, qui nous ronge au Québec comme la pire des afflictions, devient porteur et pluriel sous l'égide de Mani Soleymanlou. Sa trilogie composée d'Un, de Deux et de Trois réussit à nous faire entendre de multiples voix, en naviguant constamment entre récit minimal et défoulement total.
Le théâtre migrant vient de passer à une autre étape, où les «jokes ethniques» côtoient les analogies botaniques d'usage (de souche, racines) et où les scènes de guerre baignées d'émotion se transforment en chorégraphies endiablées de Michael Jackson. Habilement, Soleymanlou mélange tout, orchestre les contrastes les plus inattendus, déconstruit les scènes convenues et jongle avec les clichés pour mieux les renverser.
Un est un monologue où l'acteur d'origine iranienne, qui a immigré enfant à Paris, puis à Toronto, à Ottawa et à Montréal, raconte son histoire en même temps que l'histoire de la création du spectacle, pour les Lundis découvertes, tribune exploratoire pour les «artistes issus du milieu culturel». Déjà, on y trouve l'ADN de tout le reste: les doutes, l'humour, l'honnêteté et une vérité nécessairement imparfaite. Soleymanlou se déplace à travers une cinquantaine de chaises vides. La scène devient en quelque sorte un miroir de la salle, où chacun se sent tour à tour individuellement, puis collectivement interpellé.
Dans Deux, Emmanuel Schwartz rejoint Soleymanlou sur scène. On reprend le récit en y ajoutant une couche de commentaire, des apartés, des mises au point et des jeux de miroirs. Les moments musicaux se multiplient, les jeux muets prennent de l'ampleur, les rires montent en grappe. Puis survient l'impasse, celle d'une prise de parole politique endormie, difficile, complexe, celle d'un processus de création qui veut trop tisser de sens. Ce jeu de construction et de déconstruction nous distancie de la fiction, mais nous rapporte, au final, des acteurs, dont les doutes trouvent écho chez nous.
À Trois, joué par 43 acteurs, on atteint une apothéose. La multiplication parfois cacophonique des voix porte aussi la force du nombre. Et toujours ce plaisir du récit, de redire ce qui a été dit ou de formuler ce qui aurait dû être dit. Nous sommes encore un pied dans le récit autobiographique et un pied dans le récit de la création du spectacle. Les perspectives se renversent.
Comme pour bien d'autres spectacles à l'affiche lors de ce 16e Carrefour, la parole est mise de l'avant dans un décor dépouillé. L'éclairage et la musique suffisent à faire quelques effets saisissants, des tableaux, en quelque sorte, où le temps se fige et le silence explose.
Trois (incluant Un, Deux et Trois) est présenté de nouveau dimanche à 15h à la Bordée à l'occasion du Carrefour international de théâtre.