Père de deux fillettes, Jonathan Dionne carbure aux courses d'aventure. C'est sa drogue.

Tout juste avant le bout de soi

Si Jonathan Dionne m'avait fait lire le récit de sa dernière course, sans adjectif ni intonation, j'aurais conclu qu'il a vécu l'enfer, dans le sens désagréable du terme. Il faut l'entendre raconter.
<p>Jonathan a traversé 850 kilomètres, au Costa Rica, dans des conditions extrêmes.</p>
Vrai, il a vécu l'enfer. Avec son frère Jean-Yves et deux amis, Alexandre Provost et Nathalie Long, ils ont participé début décembre à une compétition internationale de sport d'aventure simplement nommée la Costa Rica Adventure Race. Pendant 229 heures, sur 850 kilomètres, ils ont couru, pédalé, marché, grimpé, ramé. Là-dessus, ils ont dormi 15 heures «par petits bouts», précise Jonathan.
Comme la fois où «mon frère s'est endormi en pédalant. On est descendus de notre vélo, on s'est couchés sur le bord du chemin 25 minutes, le temps de faire un shut down». Comme la fois où ils se sont blottis au fond de leur kayak, en pleine nuit, dans un bras de mer infesté de crocodiles. «Quand on levait la tête avec nos lampes frontales, il y avait des yeux verts partout.»
Les organisateurs les avaient prévenus, cette course est la plus difficile de toutes. «Il y a eu des morts par les années passées. Maintenant, les organisateurs obligent tout le monde à s'arrêter quatre heures à la mi-parcours, il y a une équipe médicale sur place, qui regarde si on répond, si on est toujours là.»
Rassurant.
Ils offrent aussi de mettre de l'iode dans les ampoules. «Ça fait mal à en pleurer. Tout le monde pleure tellement ça fait mal. J'avais une ampoule, mon frère six. Une équipe de la Nouvelle-Zélande a refusé, ils ont été obligés d'abandonner le jour après, l'infection avait pris là-dedans.» Treize équipes ont abandonné.
Pas le quatuor de Jonathan.
Sur les 60 équipes inscrites, 21 ont complété le parcours en passant par les 53 points de contrôle, le dernier étant la ligne d'arrivée. Ils ont fini 21e, neuf jours et demi après avoir pris le départ. «L'équipe qui a gagné l'a fait en sept jours, deux jours de moins! Quand ils nous dépassaient, on ne s'est pas dit "oh non", on disait juste "wow", ils sont tellement forts, ce sont des machines.»
À la décharge de Jonathan et de sa gang, les équipes qui montent sur le podium font ça à temps plein. Leur travail à eux, c'est de s'entraîner comme des malades pour gagner des courses de malades. Jonathan, lui, est pompier à la Ville de Québec depuis 16 ans, il a 38 ans, deux petites filles.
«J'ai épuisé mes air lousses pour aller là.»
Les courses d'aventure, c'est son dada depuis 10 ans. Une drogue aussi. À la différence que le high vient à la fin. Avant, il faut souffrir. «On a marché 20 kilomètres, ça nous a pris 10 heures avec nos vélos sur l'épaule, à marcher dans la bouette, dans un passage tellement étroit qu'il fallait marcher sur la largeur d'un pied.» Comme des funambules pataugeant dans une tranchée de boue.
«J'ai perdu sept ongles d'orteil pendant la compétition.» C'est quand il dit des choses comme ça qu'il faut voir ses yeux tout brillants. Pas qu'il est content d'avoir perdu ses ongles d'orteil, parce qu'il est content d'être allé jusqu'au bout, malgré ça. Malgré les serpents, la faim, la soif, la douleur.
Et puis, si vous ne le saviez pas, ça repousse des ongles d'orteil. «J'en perds plusieurs à pratiquement toutes les courses que je fais. Ils repoussent en dessous de celui qui est abîmé, et lorsqu'il atteint une certaine longueur, il expulse le vieux et je le perds en mettant mes pantalons.»
Vous l'aurez appris ici.
Après neuf jours et demi, il était temps que ça finisse. «On a fini sur les dents. Quand on est arrivés, on était contents, mais on était claqués. On fait ça pour le sentiment de fierté et d'accomplissement. C'est tellement fort ce qu'on ressent à la ligne d'arrivée!» Assez pour faire oublier l'enfer traversé pour y arriver, l'année d'entraînement avant, à raison de six jours sur sept.
Assez pour vouloir recommencer.
Jonathan a suivi de près les Olympiques, il sait ce que les athlètes ressentent quand ils touchent à leur but. Sauf que le but des athlètes olympiques, c'est de monter sur le podium. Jonathan et sa bande, eux, n'ont rien à cirer des médailles. Ils font ça pour aller au bout d'eux-mêmes.
Ça fait toute une différence. Jonathan et sa bande ont été les tout premiers Canadiens à faire cette invraisemblable course d'aventure, ils sont fiers de leur 21e place. «Et d'avoir représenté le pays.» Alex Harvey, qui s'est rendu aux Olympiques, ce qui est un exploit en soi, revient la queue entre les deux jambes. Il a résumé Sotchi comme ça, «20 jours à mettre à la poubelle».
C'était le podium ou rien, ce fut rien. Il a perdu quelque chose en chemin, le plaisir d'arriver 21e. Le plaisir tout court, en fait.