Christian Michaud et Sophie Dion nous offrent une partition de haute voltige.

Tombé du ciel: un cadeau empoisonné

Pour Ben, les avions qui ont percuté le World Trade Center, le 11 septembre 2001, sont une occasion en or, tombée du ciel. La vie lui a signé un «chèque en blanc», et il entend l'encaisser avec sa maîtresse et patronne, Abby, chez qui il se trouvait alors qu'il aurait dû être dans une des tours jumelles.
Mais l'occasion en or a toutes les apparences d'un cadeau empoisonné. Un nuage de poussière toxique qui s'infiltre dans le condo où sont réfugiés les amants... créant un malaise qui s'abat comme une chape de plomb sur les spectateurs de Tombé du ciel, présentée au studio Marc-Doré du Périscope, jusqu'au 15 février.
Michel Nadeau (directeur artistique) et Hugues Frenette (metteur en scène), du Théâtre Niveau Parking, avaient envie de programmer une pièce simple, avec peu de comédiens, mais un texte puissant. Une façon de pouvoir proposer une expérience intimiste où le jeu des acteurs prend toute la place.
Le pari est très bien réussi avec l'adaptation québécoise de The Mercy Seat, de l'Américain Neil LaBute. Un texte fort et une scénographie très simple mais efficace mettent en valeur d'excellents interprètes. Au final, la pièce hyper réaliste nous plonge directement au coeur du ping-pong verbal immoral et décalé qui se joue entre les deux amants tourmentés par la possibilité de profiter d'une catastrophe humaine pour recommencer leur vie à zéro.
La déclamation des répliques était légèrement raide au début de la pièce, mais il n'a fallu que peu de temps (et quelques répliques assassines bien lancées) pour que la fluidité des dialogues coule à haut débit. Les deux amants se coupent, se grondent, hésitent, se complètent rarement... C'est bel et bien une partition de haute voltige à laquelle se frottent Christian Michaud, délectable à souhait en éternel adolescent raté incapable de prendre ses responsabilités familiales, et Sophie Dion, très juste dans le rôle de la femme d'affaires célibataire endurcie et indépendante (en apparence).
La richesse du texte de LaBute (traduit avec doigté par Maxime Allen) repose sur l'humour décapant et cynique de deux êtres qui ne savent manifestement pas très bien communiquer. C'est ce même humour qui nous entraîne peu à peu dans un profond malaise. L'intimité de la salle y est vraiment pour quelque chose; les comédiens n'ont pas à surjouer pour qu'on les comprenne, et le réalisme n'en est que plus troublant. A-t-on vraiment le droit de rire? Y a-t-il vraiment des gens qui ont pu envisager l'immense tragédie du 11 septembre comme une chance? «Je ne suis pas un criminel parce que j'y ai pensé», finit par lâcher Ben Harcourt...
Neil LaBute avait du culot de présenter cette pièce sur un antihéros, à New York, moins d'un an après les attentats, alors que les blessures étaient encore vives. Force est de constater que l'évènement, surtout exploité sous cet angle, a encore le potentiel de nous fasciner et nous troubler plus de 10 ans plus tard.