Xavier Dolan pendant le tournage de Tom à la ferme 

Tom à la ferme: Xavier Dolan en terre inconnue

Tom à la ferme, qui arrive enfin sur nos écrans après son prix de la critique internationale au Festival de Venise, au début de l'automne, marque un tournant pour Xavier Dolan. Et un nouvel élan créatif. Car son quatrième film est le premier dont il n'a pas signé le scénario. L'adaptation de la puissante oeuvre dramatique de Michel Marc Bouchard lui permet d'explorer, avec son talent manifeste, un univers étranger. Mais avant de poursuivre sur cette lancée, le bouillonnant créateur va prendre une pause.
La chose est connue, mais mérite un rappel : le jeune réalisateur a fait une entrée fulgurante dans le microcosme québécois et une arrivée remarquée sur la planète cinéma. Sa trilogie d'amour impossible se trouve successivement au Festival de Cannes, où la presse spécialisée encense un style distinct, exubérant et d'une virtuosité étonnante.
Impétueux, Dolan a encore le goût de tourner. La pièce de Bouchard (Les feluettes) l'a marqué - les thèmes (identité sexuelle, famille, dissimulation...) lui sont malgré tout familiers. Après la mort de son conjoint, Tom (Dolan) se rend aux funérailles, à la campagne. Si sa belle-mère Agathe ignore tout de leur union, son beau-frère Francis veut la garder secrète. Homophobe fou furieux, ce mâle alpha va se livrer à un jeu de rôles dont Tom deviendra une victime consentante...
Le climat est oppressant et suinte de violence. «Je voyais que la violence pourrait être amplifiée à l'écran et que ça servirait bien le suspense», explique Xavier Dolan à propos de son choix. Il se réjouissait d'y trouver une occasion de «changer de style». «Chaque film appelle à sa propre mise en scène.»
Car même s'il a les caractéristiques du drame familial et psychologique, le récit est avant tout un suspense bâti sur l'opposition entre la ruralité et l'urbanité, entre l'hétéro et l'homosexualité, qui se transforme en une relation toxique entre un dominant brutal et un dominé qui souffre du syndrome de Stockholm.
Une sorte de couple sado-maso, suggère-t-on. «Pas du tout. En fait, oui, t'as raison. Il est en deuil, avec lequel vient la notion de rédemption. Tom va à la campagne pour chercher ce pardon pour lui-même. Francis lui permet d'oublier qui il est en lui demandant de devenir un autre. C'est une forme de psychose.»
Hors de la ferme
Au théâtre, l'effet est amplifié par le huis clos. En l'adaptant avec l'auteur, Xavier Dolan a pris un pari audacieux : celui de permettre à Tom de sortir de la ferme à quelques reprises. Ce qui était nécessaire sur le plan cinématographique devient aussi une intéressante astuce dramatique.
«Ça rend le retour à la ferme encore plus angoissant et plus frustrant, car Tom a eu des occasions qu'il n'a délibérément pas saisies. Il sent qu'il a plus à retirer de l'expérience, même si on ne sait pas trop pourquoi.» Une forme d'expiation, peut-être...
L'une de ses sorties, où Tom aura son épiphanie, permet aussi d'offrir, encore une fois, un petit rôle à son père, Manuel Tadros. Il ne s'agit pas d'un clin d'oeil. «Je l'engage parce que je le trouve bon.»
Le réalisateur a eu une décision bien plus importante à prendre : une autre finale. Celle de la pièce, une revanche violente, «ne l'intéressait pas». Celle du film est, à bien des égards, plus cruelle, mais conséquente.
Autre décision heureuse, de dernière minute : l'ajout d'une bande sonore, signée par le grand Gabriel Yared (Le patient anglais, 37,2 le matin...). Jusque-là, il considérait son long métrage comme moyen, admet-il avec une franchise déconcertante. «Je pensais qu'il n'y aurait pas de musique et que ce serait encore plus angoissant. J'écoute beaucoup de musique instrumentale en travaillant, et plus le montage avançait, plus je glissais des morceaux. Je me suis dit, pas de musique, on va oublier ça : je l'ai tapissé à grandeur.»
«On a commencé à chercher un compositeur. Comme c'était une coproduction avec la France, il était nécessaire pour des questions de montage financier d'avoir un compositeur français. À ce moment-là, je me suis dit que je voulais le meilleur et je me suis tourné vers Gabriel Yared.»
«Dû pour un break»
De toute évidence, l'artiste crée dans la frénésie - quatre films en six ans et un cinquième en postproduction, Mommy. Xavier Dolan célébrera ses 25 ans cette semaine. Or, constate-t-il, il n'a pas vécu une vie «normale» depuis ses 20 ans, et il aimerait le faire d'ici ses 30 ans.
«Je suis dû pour un break. J'ai besoin de respirer, de voir ma famille, d'avoir des projets personnels, de voyager, qui sait, être en amour...»
Besoin de se ressourcer avant, souhaitons-le, de mieux revenir au cinéma, qui a bien besoin d'un souffle créateur comme le sien.
<p>Même si le rôle de Lise Roy, qui joue la belle-mère de Tom (Xavier Dolan), est plus réduit dans le film que dans la pièce, il demeure aussi éprouvant. «Je n'ai jamais traversé un rôle comme ça. Elle est d'une si grande solitude.»</p>
Lise Roy: des planches au grand écran
Lise Roy était aux premières loges pour apprécier le passage de Tom à la ferme du théâtre au grand écran dans l'adaptation de Xavier Dolan. L'actrice jouait en effet le rôle d'Agathe lors de la création de la pièce de Michel Marc Bouchard, en 2011. «L'écriture du théâtre, ce n'est pas la même qu'au cinéma. C'est vraiment deux langages différents.»
«Le théâtre est le lieu de la parole et du dialogue, le film, celui de l'action et de l'image. On suit l'histoire autrement.» L'actrice en a pourtant vu d'autres. Au cinéma, elle a joué pour Denys Arcand et Catherine Marin. Mais cette fois, elle a envisagé le récit d'une tout autre façon en le jouant sur une vraie ferme.
«Agathe avait été déposée dans mon imaginaire par le théâtre. Je la retrouvais, mais comme si j'avais rêvé et que là, j'étais réveillée. Ça ne fait pas appel aux mêmes sensations et ça ne résonne pas de la même façon. Les deux aventures étaient fascinantes, mais pour des raisons différentes», explique-t-elle en entrevue téléphonique.
Son rôle dans le film est plus réduit qu'au théâtre, il n'en est pas moins éprouvant. «Je n'ai jamais traversé un rôle comme ça. Elle est d'une si grande solitude.» Malgré tout, le tournage s'est avéré «très agréable». «J'étais probablement moins blessée que si c'était la première fois que je rencontrais le personnage.»
Pour Xavier Dolan, il n'était d'ailleurs pas question de confier à une autre actrice le rôle de cette veuve endeuillée par la mort de son fils cadet et dépendante de son fils aîné. Un an après la présentation de la pièce, le jeune réalisateur lui a dit : «Évidemment que c'est toi.» Lise Roy ne l'a pas cru : «Ça ne se peut pas que ce soit si simple que ça.» Et pourtant! «Souvent, les acteurs, on est tellement blessés par des propositions qui se déroulent sur plusieurs semaines, plusieurs mois et finalement, ce n'est pas nous.»
Dans les circonstances, le réalisateur avait toute la confiance de son actrice. Mais pas seulement pour ça. «Sur le plateau, ça s'est déroulé avec une telle facilité. Quelqu'un qui est vaillant à l'ouvrage [comme lui], il n'y a rien que je ne ferais pas, surtout quand il est intelligent et sensible.»
«C'était fabuleux comme aventure» - d'autant qu'elle a débouché sur la présentation du film en compétition à la Mostra de Venise. «On sait qu'on est au coeur même d'un événement qui aime le cinéma.» Tom à la ferme y a remporté le prix de la critique internationale. «C'est un prix qui va au film dans son ensemble. On ne pouvait pas être plus fiers pour le cinéma québécois, pour Xavier et pour toute l'équipe. Je hurlais de joie dans mon salon. C'était vraiment une grande fierté.»
Tom à la ferme prend l'affiche le 28 mars.