Un campagnard homophobe et son beau-frère homosexuel (Pierre-Yves Cardinal et Xavier Dolan) se livrent à un jeu de rôle brutal dans Tom à la ferme, adapté de la pièce de Michel Marc Bouchard.

Tom à la ferme: oppressant

Tom à la ferme représentait pour Xavier Dolan l'occasion de prendre un nouveau départ, après sa trilogie d'amour impossible, et d'explorer un nouvel univers, celui de la puissante oeuvre dramatique de Michel Marc Bouchard. Les amateurs de ses extravagances stylistiques (et ses détracteurs) risquent d'être désarçonnés par ce huis clos anxiogène. Le réalisateur met tout son talent au service du récit, percutant et dérangeant. Une belle réussite.
Dès sa création, en 2011, Tom à la ferme a eu beaucoup de retentissement. La pièce du talentueux dramaturge québécois explore les thèmes de l'homophobie rampante, de l'identité sexuelle et de la famille. Mais aussi la grande solitude d'être piégé par son milieu et la tradition en situant l'action - comme le titre l'indique - à la campagne.
Après la mort de son conjoint, Tom (Xavier Dolan) se rend aux funérailles. Si sa belle-mère Agathe (Lise Roy) ignore tout de leur union, son beau-frère Francis (Pierre-Yves Cardinal) veut la garder secrète. Homophobe fou furieux, ce mâle alpha va se livrer à un jeu de rôles brutal dont Tom deviendra une victime consentante...
La violence ici n'est pas tant physique (quoique...) que psychologique. On pense autant à Bergman qu'à Hitchcock. Dolan y imprime quand même sa propre griffe, en réussissant avec beaucoup de brio à traduire le climat oppressant de la pièce : chaque scène suinte de violence et de malaise.
Tom à la ferme marque un changement de ton évident pour le réalisateur. On le sent plus en contrôle, alternant entre les plans américains et les gros plans inquisiteurs alors que Tom laisse le piège de Francis se refermer sur lui. La musique du grand Gabriel Yared contribue fortement au climat anxiogène qui prend le spectateur à la gorge et ne relâche pas son étreinte.
Si Tom à la ferme a les caractéristiques du drame familial et psychologique, le récit est avant tout un suspense bâti sur l'opposition entre la ruralité et l'urbanité, entre l'hétéro et l'homosexualité, qui se transforme en une relation toxique entre un dominant brutal et un dominé qui souffre du syndrome de Stockholm. Les dialogues ciselés de Bouchard impriment un mélange de cruauté et de séduction comme autant de lames de rasoir. C'est d'ailleurs la principale force du long métrage.
Or, le passage de la scène au grand écran est un exercice casse-gueule. Xavier Dolan évite avec brio la plupart des pièges, même si certaines scènes sont encore imprégnées d'une trop grande théâtralité. Reconnaissons-lui l'audace d'avoir pris des libertés avec la pièce en ajoutant des scènes et même une finale différente, moins violente mais plus cruelle et conséquente.
On évoque souvent le style flamboyant du réalisateur, beaucoup moins son talent d'acteur. Dolan a gagné en assurance et en précision depuis J'ai tué ma mère (2009). Tom lui permet de présenter un jeu plus nuancé et en intériorité, entrant totalement dans la peau du jeune publicitaire complètement désemparé par son deuil et la vie rurale. La distribution est d'ailleurs impeccable.
Xavier Dolan a livré au public quatre films en cinq ans. Son talent manifeste, sa préciosité, sa grande confiance, à la limite de l'arrogance, ne laissent personne différent. Il est rassurant de voir qu'avec ce long métrage, le premier dont il n'a pas signé le scénario, le jeune réalisateur est capable de s'approprier une oeuvre puissante sans la dénaturer. Le prix de la critique internationale à la Mostra de Venise était totalement justifié.
Au générique
Cote: *** 1/2
Titre: Tom à la ferme
Genre: drame psychologique
Réalisateur: Xavier Dolan
Acteurs: Xavier Dolan, Pierre-Yves Cardinal, Lise Roy, Evelyne Brochu
Salles: Beauport et Clap
Classement: 13 ans +
Durée: 1h43
On aime: le jeu de rôles, les libertés prises par Dolan, la bande sonore anxiogène
On n'aime pas: une certaine théâtralité