Le réalisateur d'In The Fade, Fatih Akin et l'actrice Diane Kruger, exceptionnelle dans le rôle principal du film.

Terrorisme et fascisme

CANNES / «Nous sommes en guerre. Une guerre globale.» La projection d'In the Fade au Festival de Cannes a pris une couleur très particulière quelques jours après Manchester. Le drame de Fatih Akin illustre la douleur d'une femme qui perd son mari et son fils après un attentat à la bombe néonazi... et son désir de vengeance. Un récit déchirant. Sauf que le réalisateur allemand préconise un traitement simpliste de questions complexes - une position moralement discutable.
Père de trois enfants, je suis incapable d'imaginer la douleur de Katja (Diane Kruger, exceptionnelle). Personne ne le peut. Ce que dit d'ailleurs Fatih Akin en conférence de presse: qu'auriez-vous fait à sa place? «On ne devrait même pas avoir à se poser de genre de question.» C'est un peu facile. Même chose quand il déclare ne pas juger les actes de la mère et épouse éplorée: «À vous de le faire.»
Akin est un des rares cinéastes récompensés à Berlin (Head-On, 2004), à Cannes (De l'autre côté, 2007) et à Venise (Soul Kitchen, 2009). Il est aussi un poster-boy du multiculturalisme aux allures de rock star - t-shirt noir et lunettes de soleil dans les cheveux. Que cet Allemand d'origine turque s'attaque aux insidieux groupuscules néonazis lui donne une certaine légitimité.
Il n'a pas eu à chercher loin: le procès des membres du NSU (acronyme de Clandestinité nationale-socialiste) dans son pays, accusés de 10 meurtres, dont 8 Turcs. La police a privilégié pendant une décennie la piste de règlements de comptes communautaires, voire mafieux...
Ce qui fut transposé dans In the Fade (Aus dem Nichts). Avec, à la clé, Katja qui cherche à se faire justice. «C'est la décision du personnage», s'est d'abord défendu le cinéaste. Plus tard, il a ajouté que «le film me permet de dialoguer avec mes cauchemars. [...] Je ne suis pas parfait. Nous avons tous une part d'ombre et devons nous en débarrasser. C'est parfois douloureux», a-t-il dit en soutenant qu'il s'agit d'un film sur la perte et le deuil. Qui n'en demeure pas moins manichéen.
J'ai beau être de tout coeur avec Katja, mon malaise est aussi nourri par le fait que la réalisation est parfaitement maîtrisée, dans chacun des trois actes, qui explore un genre différent: film de famille, de procès et de vengeance. Le sens de l'ellipse, l'excellente trame sonore (composée par Josh Homme de Queens of the Stone Age), la photographie... 
Et que dire de la performance de Kruger, qui obtient, enfin, un rôle à sa mesure et une sérieuse option sur le Prix d'interprétation. Formidablement douée, parfaitement trilingue (on l'a même vue dans L'âge des ténèbres d'Arcand), elle est Katja. 
«C'est un rôle qui m'a fait très, très peur, a souligné l'actrice de 40 ans, en français. En plus qu'il parle de terrorisme. C'est tellement d'actualité, on entend des horreurs presque tous les jours. On entend des chiffres, 22, 100, 150 morts... Mais on n'entend jamais les histoires de ceux qui restent. Comment est-ce possible de vivre avec une telle horreur, un tel deuil, une telle injustice? Le fait que Fatih ait voulu faire un film là-dessus m'a beaucoup touchée. Mais j'ai eu très peur parce que c'est un personnage qui est loin de moi, ça m'a demandé une transformation absolue. Fatih m'a demandé de sauter avec lui dans le vide. Je l'aurais suivi au bout du monde. Ce film est malheureusement dans l'air du temps.»
Les intentions d'Akin sont louables, le résultat discutable. Il a au moins le mérite de susciter une discussion. J'ai été plus troublé par les applaudissements enthousiastes d'une partie des journalistes, à la projection de vendredi matin, que par les justifications alambiquées du cinéaste.
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Pour me changer les idées, je suis allé à l'aïoli annuel du maire de Cannes en début d'après-midi. L'agape réunit journalistes et membres du jury. Bouffe, rosé, temps magnifique, nappes blanches, serveurs en noir... Je suis parti au bout de 15 minutes pour aller marcher sur le bord de la Méditerranée. Très peu pour moi, les mondanités...
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Il revenait à Lynne Ramsay (Il faut qu'on parle de Kevin) l'honneur de clore la compétition avec You Where Never Really Here et elle s'est terminée sur une très bonne note. La réalisatrice américaine a présenté un puissant suspense (sur)prenant et audacieux, qui pourrait bien permettre à un Joaquin Phoenix - magistral - de repartir avec le Prix d'interprétation.
Phoenix, dans un rôle très physique, se glisse dans la peau de Joe, un vétéran qui souffre d'un trauma lié à son enfance, illustré par de brèves visions, et d'un stress post-traumatique - un dangereux cocktail d'autant qu'il s'enfile des pilules à la poignée. Il est néanmoins chargé par un sénateur, en période électorale, de retrouver sa fille disparue. Mais tout part en vrille et Joe se retrouve entraîné bien malgré lui dans une spirale de violence...
Rien de bien original, mais tout est dans l'approche très sensorielle adoptée par Ramsay, toujours beaucoup plus dans l'allusion que dans l'action directe. Les voix que Joe entend sont bien réelles, mais diffuses. La violence se retrouve dans le hors champ ou montrée de loin, sauf exception (et ça fesse dans ces rares cas). 
On pourrait continuer longtemps sur l'originalité de l'approche de la réalisatrice, notamment ses gros plans inusités et ses sublimes images sous l'eau. Mais je retiens surtout que la touche féminine, ici, sert surtout à démontrer qu'on peut faire les choses différemment, autrement (malgré les allusions à Hitchcock, notamment celles, très drôles, à Psycho).
Outre le fait que Ramsay m'a rivé à mon siège, le plus impressionnant demeure qu'avec un rythme plus lent que la moyenne pour le genre, You Where Never Really Here a passé comme l'éclair. Un signe qui ne trompe pas. 
Bravo!
Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.
On a vu
In the Fade, Fatih Akin **1/2
You Were Never Really Here, Lynne Ramsay ***1/2