La méthode de calcul pour établir le taux de chômage devrait tenir compte des personnes sans travail qui désirent regagner les rangs des travailleurs, et aussi des travailleurs qui doivent se contenter d'un boulot à temps partiel parce qu'ils n'arrivent pas à décrocher un poste permanent, croit Sylvain Schetagne.

Taux de chômage: exit les lunettes roses

Et si nous montrions le chemin des douches au bon vieux taux de chômage et que nous lancions plutôt un S.O.S. au taux de sous-utilisation de la main-d'oeuvre pour décrire l'état du marché de l'emploi, aurions-nous un portrait plus réaliste de la situation qui se vit sur le plancher des vaches d'un océan à l'autre?
Affirmatif, assure le Congrès du travail du Canada (CTC), la «voix nationale» du mouvement syndical au pays. «Le marché du travail est en moins bonne santé que l'on pourrait le penser à la lecture des données publiées par Statistique Canada», tranche l'économiste en chef du CTC, Sylvain Schetagne.
Sauf qu'en recourant à la méthode de calcul utilisée pour déterminer le taux de sous-utilisation de la main-d'oeuvre, les politiciens - qui n'aiment jamais faire état des mauvaises nouvelles - auraient à enlever leurs lunettes roses et à expliquer à leurs commettants pourquoi les pourcentages frôlent la barrière des 15 % et que tout ne baigne pas dans l'huile sur le plan de l'emploi.
Au Canada, le taux de chômage a affiché 7 % en 2013. Le taux de sous-utilisation de la main-d'oeuvre s'est établi, quant à lui, à 14,4 %. Dans le cas du Québec, le taux de sous-utilisation de la main-d'oeuvre (14 %) était deux fois supérieur au taux de chômage (7,1 %).
Aucun politicien, ni à Ottawa ni à Québec, n'a grimpé sur la boîte au beurre pour discourir du taux de sous-utilisation de la main-d'oeuvre et proposer des solutions pour essayer de le faire fondre.
Pour calculer le taux de chômage, la formule est simple. Il s'agit de prendre le nombre de chômeurs et de le diviser par le nombre de personnes qui composent la population active. La population active, rappelons-le, regroupe les personnes qui exercent un emploi ou qui exploitent une entreprise ainsi que les chômeurs qui veulent retourner sur le marché du travail et qui recherchent activement un gagne-pain.
Il arrive fréquemment que le taux de chômage diminue d'un mois à l'autre, non pas en raison de la création de nouveaux emplois, mais plutôt d'une baisse du nombre de chômeurs qui quittent les rangs de la population active. Selon Sylvain Schetagne, le taux de chômage au Canada est passé de 7,2 % à 7 % de décembre 2013 à janvier 2014 en partie en raison de la baisse du nombre de Canadiens actifs sur le marché du travail. «Nous en comptions 20 900 de moins. De nombreux chercheurs ont baissé les bras parce qu'ils sont incapables de trouver des emplois décents.»
Le dernier bilan du marché de l'emploi publié vendredi dernier par Statistique Canada montrait qu'il y avait 1,3 million de personnes sans emploi à travers le pays. «Cette donnée ne rend pas compte de la réalité», estime le président du CTC, Ken Georgetti.
«Il faut ajouter à ce chiffre les personnes qui occupent des emplois mal rémunérés à temps partiel et qui aimeraient, un jour, être employées à temps plein. Vous devez également ajouter les personnes qui sont tellement découragées par l'état du marché de l'emploi qu'elles ont tout simplement renoncé à se chercher un gagne-pain. En tenant compte de ces deux facteurs, il y avait près de 2,8 millions de Canadiens qui n'ont pas pu participer pleinement à la population active en 2013. Il s'agit là d'un énorme gaspillage de talent et de compétences», martèle le président du CTC, qui s'en prend aux politiciens, notamment aux conservateurs à Ottawa, qui dépeignent un «tableau idyllique» de la situation de l'emploi au pays.
Omission
Or, selon Sylvain Schetagne, la méthode de calcul pour établir le taux de chômage ne tient pas compte des personnes sans travail qui désirent regagner les rangs des travailleurs, mais qui ont perdu espoir de trouver un boulot, et des travailleurs qui doivent se contenter d'un boulot à temps partiel parce qu'ils n'arrivent pas à décrocher un poste permanent.
«Si c'est le choix de la personne de travailler à temps partiel 10, 15 ou 20 heures par semaine, il n'y a pas problème. Par contre, si la personne besogne à temps partiel parce qu'elle ne trouve pas un boulot à temps plein, c'est une autre histoire. Elle se trouve alors partiellement en chômage», plaide M. Schetagne.
«Puisqu'il tient compte de ces réalités, le taux de sous-utilisation de la main-d'oeuvre est un meilleur indicateur de l'évolution du marché du travail et de la qualité du marché du travail que le simple taux de chômage», insiste l'économiste en chef.
«Le Bureau international du travail incite les pays à recourir à cette méthode de calcul. Des pays, comme les États-Unis par exemple, vont publier le taux de sous-utilisation de la main-d'oeuvre en même temps que le taux de chômage.»
Québec à contre-courant
De façon générale, le Congrès du travail du Canada ne cache pas qu'il est fort préoccupé par le nombre et la qualité des emplois qui ont été créés au Canada depuis la dernière récession économique.
Il juge que le bilan des dernières années est «assez désastreux» et les compétences des travailleurs sont nettement «sous-utilisées». Parmi les emplois qui ont été récupérés depuis la récession de 2008-2009, il y a un nombre «disproportionné» d'emplois précaires et à temps partiel, selon le CTC. En effet, «les emplois à temps partiel ont progressé deux fois plus vite que les emplois à temps plein et représentent 40 % de la croissance de l'emploi entre 2008 et 2013. Les postes à temps partiel représentent 19 % de tous les emplois.
Toute la croissance des emplois à temps partiel était involontaire, parce que les personnes à la recherche d'un emploi à temps plein n'ont trouvé que du temps partiel», rend compte Ken Georgetti.
Étant donné que les emplois à temps partiel sont généralement peu rémunérés et que le salaire minimum n'a pas suivi le rythme de l'inflation dans la plupart des provinces, les rangs des «travailleurs pauvres» n'ont cessé de gonfler depuis la fin de la récession.
Signe que la région de Québec est une vraie société distincte dans le grand Canada, c'est l'emploi à temps partiel qui est en perte de vitesse! Selon l'économiste principal de Québec International, Louis Gagnon, la région comptait 2400 emplois à temps plein de plus à la fin de 2013 comparativement à décembre 2013 et 2600 emplois à temps partiel de moins. «Au cours des dernières années, la croissance dans la région est venue principalement des entreprises du secteur du savoir, notamment du côté des services, du manufacturier et de la construction. Elles étaient à la recherche de personnel possédant des qualifications particulières et leurs besoins visaient principalement à combler des postes permanents», explique M. Gagnon.