Ham Handed, 2014, d'Anna Hawkins

Symposium de Baie-Saint-Paul: jouer avec la routine

Le Symposium international d'art contemporain de Baie-Saint-Paul est une expérience immersive, tant pour le public, qui a accès à 12 démarches artistiques singulières, que pour les artistes, qui passent un mois complet à créer dans le petit havre charlevoisien.
Nommée directrice artistique pour trois ans, Marie Perreault a choisi l'intitulé Les murmures du quotidien, une thématique qui s'accorde bien à l'événement où les projets artistiques prennent forme au fil des jours dans les ateliers cubiques rassemblés à l'aréna. 
«Ce qui m'intéresse dans le quotidien, c'est ce qu'il sous-tend, ce qui est ambigu, ce qui n'est pas nécessairement probant», indique-t-elle.
Elle a donc rassemblé des artistes qui intègrent des éléments familiers, comme des actions ou des objets, puis qui les transforment, jouent avec eux, pour nous les faire voir autrement. 
«Je voulais développer une thématique où on se penche sur des phénomènes de la vie courante qui ont été modifiés par les technologies et qui ont, par le fait même, modifié notre perception de ce qui nous entoure», indique Marie Perreault. Les «murmures» de l'intitulé évoquent une recherche discrète, patiente, et une certaine finesse d'observation. 
Ces dernières années, cette dernière a supervisé environ 350 projets d'intégration des arts à l'architecture pour le ministère de la Culture et des Communications, tout en étant commissaire indépendante. Elle est notamment derrière l'exposition consacrée aux oeuvres cinétiques d'Alan Storey, un artiste de Vancouver, au Musée régional de Rimouski. «Ça a toujours été un défi en art public d'intégrer des oeuvres mobiles. Je voulais montrer que ça se faisait», note-t-elle. 
N'étant plus fonctionnaire, elle se consacre maintenant totalement au commissariat et assume la direction générale et artistique du Centre international d'art contemporain de Montréal depuis avril. 
Une visite commentée des 12 ateliers d'artistes en compagnie de Marie Perreault aura lieu le dimanche 30 août à 15h. Des rencontres avec les artistes sont aussi prévues les samedis 8, 15 et 22 août à 16h30.
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Quoi : le 33e Symposium international d'art contemporain de Baie-Saint-Paul
Quand : du 31 juillet au 30 août, du mercredi au dimanche, de 12h à 17h
: à l'aréna, 11, rue Forget, Baie-Saint-Paul
Billets : 3 $ (accès illimité), gratuit pour les 12 ans et moins
Tél. : 418 435-3681
Info : symposiumbsp.com
<p>Christopher Boyne </p>
<p>Christopher Boyne, <em>P</em><i>acific</i>, 2014 </p>
Christopher Boyne: bateaux en transit
Christopher Boyne a déjà bien en tête ce qu'il fera au Symposium, en utilisant un élément qui participe au quotidien des gens de Baie-Saint-Paul : le passage des bateaux.
«Je suis originaire d'Halifax et je conduis souvent jusqu'à Montréal, et j'étais fasciné par ce moment où la route suit le fleuve de très près. À Halifax, on voit les bateaux au quai, mais jamais en déplacement», raconte l'artiste, en anglais.
Il utilisera un programme Web qui permet de suivre en temps réel, grâce à des GPS, le déplacement des bateaux. «On peut y chercher n'importe quel bateau au monde et voir d'où il vient, où il va. On peut même voir des images».
À partir de celles-ci, il réalisera des maquettes dont le degré de finition dépendra du temps qui lui est alloué avant le passage du prochain vaisseau. Si un premier bateau passe et que le suivant passe une heure plus tard, il n'aura donc qu'une heure pour réaliser la maquette. «Certains ne seront que des blocs de bois, alors que d'autres seront très travaillés», note-t-il.
Pendant le mois d'août, il aura donc l'occasion de réaliser quelques centaines de modèles, qui feront figure d'archives du trafic maritime quotidien.
L'artiste de Nouvelle-Écosse s'intéresse également à l'île aux Coudres, d'où il souhaite observer les bateaux de très près. «Mon back­ground est en photographie, alors je vais probablement prendre des images», ajoute-t-il.
Tout de suite après le Symposium, il se rendra à Vancouver, où il participera à la résidence 23 days at sea de la Access Gallery. Le périple l'emmènera jusqu'en Chine. «J'aime penser qu'après avoir construit autant de bateaux, je vivrai sur un vrai pendant un mois», souligne Christopher Boyne. 
<p>Bernard Pourrière, <em>Sauts</em>, 2014 </p>
Bernard Pourrière: collecter le quotidien
«Je travaille principalement sur le rapport du corps à l'espace, au mouvement, au geste et au son», résume Bernard Pourrière, qui vivra son baptême du Québec pour le Symposium de Baie-Saint-Paul.
L'artiste français collecte des gestes dans les lieux publics, puis les traite avec du matériel sonore pour leur donner une musicalité. «Il va en changer le rythme, la cadence, le mouvement pour amener le geste quotidien dans un espace chorégraphié», indique la directrice artistique du Symposium, Marie Perreault.
«Je m'inspire aussi beaucoup de mon quotidien à l'atelier», ajoute M. Pourrière. La collecte aboutit habituellement sur une performance, qui sera parfois retravaillée en vidéo pour en modifier le rythme. 
«Ce ne sont pas seulement des gestes mimétiques. Je les fais en répétition, pour fatiguer le corps et atteindre d'autres gestes, qui sont comme les dérives du geste premier», explique l'artiste, qui cumule les résidences aux quatre coins du monde. 
Ce sera la première visite de l'artiste au Québec. «Parfois, je collecte certains renseignements avant, mais comme je rentre tout juste du Japon, je n'ai pas encore eu le temps», indiquait-il en entrevue téléphonique cette semaine.
Récemment, il a travaillé avec deux éléments très ancrés au quotidien : le frottement et le souffle. «Lorsque j'amorce une résidence, je ne jette pas tout ce que j'ai fait avant, je l'inscris dans ma démarche globale, alors si j'ai l'occasion de poursuivre ce filon je vais peut-être le faire», souligne-t-il.
Bien qu'il aura besoin d'un peu d'intimité dans son atelier éphémère de l'aréna de Baie-Saint-Paul, il compte profiter de la présence des visiteurs pour «tester» certains gestes devant public, un paramètre nouveau pour celui qui ne présente habituellement ses pièces qu'une fois terminées.
On peut en voir des exemples à bernardpourriere.com.
<p>Marie-France Tremblay </p>
<p>Marie-France Tremblay, <em>Le Potlach</em> (détail), 2014 </p>
Marie-France Tremblay: glissades et pipelines
Marie-France Tremblay prépare son matériel pour le Symposium de Baie-Saint-Paul. Elle y déménagera toute sa petite famille pour un mois de création intensive. 
«Je suis en train de me préparer une banque d'images, des dessins que je pourrai ensuite utiliser pour faire des collages. Je sais qu'il y aura de l'eau et des modules de jeu», indique-t-elle.
Glissades, tunnels et échelles devraient donc s'entremêler dans une des grandes tapisseries sérigraphiques dont l'artiste de Québec a le secret.
«Elle travaille avec des scènes de la vie quotidienne et domestique, qui ont à la fois un caractère familier et ambigu, puis les répète pour faire un ensemble très vaste, qui crée un panorama ou un paysage, un tumulte», analyse la directrice artistique du Symposium, Marie Perreault.
Le tout rappellera un peu les plates-formes pétrolières, mais sans prendre une valeur de dénonciation. Le rapprochement entre jeux et pipelines vise à créer un contraste, à amuser. «C'est vraiment une idée spontanée», note l'artiste. «Je vais peut-être ajouter des grues à travers ça. Des trucs qui vont sortir de l'eau, entrer dans l'eau, éclabousser. Ça fait longtemps que je veux faire une grosse tempête en mer.»
La jeune femme se réjouit de consacrer plusieurs heures par jour, tout le mois d'août, à la création. «Ça fait beaucoup d'heures lorsqu'on a deux enfants en bas de deux ans. C'est un bon moment pour expérimenter», indique-t-elle. Celle qui fait aussi partie du collectif Colifichet - qui réalise des objets tricotés (dont une réplique du maire Labeaume) - amènera donc, en plus de ses dessins, de la laine et du matériel de couture, entre autres. 
<p>Annie Descôteaux, <em>Formats X</em>, 2014 </p>
Et aussi...
>> Annie Descôteaux
À partir d'objets réels, Annie Descôteaux réalise des collages avec des formes de papier découpé. «Elle schématise des objets du quotidien, un peu comme on peut le faire pour créer une icône ou un logo. Ça n'a pas une connotation commerciale, mais dans le choix des couleurs et la simplicité des compositions, ça évoque un peu la publicité», note la directrice artistique. Le modèle et sa représentation ludique sont ensuite exposés côte à côte.
<p>Karen Elaine Spencer,<i> ukraine series</i>, 2014  </p>
>> Karen Elaine Spencer
Karen Spencer collecte et reproduit les unes de journaux locaux, nationaux et internationaux en version Web ou papier pour établir des correspondances entre les différentes manières de traiter un enjeu. «C'est vraiment quelqu'un qui s'intéresse au réseau, au type de communication, à la nature de l'information. On constate alors un empilement, un décalage», indique la directrice artistique. La collecte virtuelle a déjà commencé sur son blogue Pourrait être fait, et devrait continuer pendant le Symposium, où aquarelles et dessins s'ajouteront à l'équation.
<p>John Player<i>, Listening Station</i>, 2014  </p>
>> John Player
Préoccupé par l'univers de surveillance qui nous entoure, John Player reproduit des prises de vues aériennes ou des postes de contrôle sur des tableaux de chevalet. Ces toiles deviennent en quelque sorte les dérivés domestiques de la surveillance militarisée, dont les opérations se déroulent dans des endroits isolés et invisibles.
<p>David Martineau Lachance, <em>Les</em><i> premiers figurants</i>, 2014 </p>
>> David Martineau Lachance
Enfant, David Martineau Lachance a passé de nombreux étés dans Charlevoix. Il profitera donc du Symposium pour replonger dans ses dessins de l'époque, alimentés par l'imagerie des super-héros de bandes dessinées. «Il veut revisiter ces archives pour voir comment, avec son bagage et sa formation en art, il pourrait retravailler ces dessins.»
<p>Mathieu Cardin,<i> Le simulacre est vrai</i>, 2014 </p>
>> Mathieu Cardin
L'artiste qui a exposé un peu partout au Québec, dont à Regart, à Lévis, travaille avec des scènes de vie quotidienne, des paysages et des intérieurs. «Il crée de faux tableaux avec des assemblages précaires et assez complexes en trois dimensions, placés derrière le cadre qui n'est en fait qu'une ouverture», explique Marie Perreault. Il révèle ainsi l'envers, c'est-à-dire l'aspect composite et complexe, de ce qui peut sembler banal au premier coup d'oeil.
<p>Suzanne Joos<i>, Plans loufoques</i>, 2014 </p>
>> Suzanne Joos
Suzanne Joos s'intéresse aux cartographies imaginaires. «Elle superpose la géopoétique des lieux à des cartographies plus conventionnelles», précise Mme Perreault. Pour le Symposium, elle utilisera des horoscopes quotidiens. «Elle veut jumeler le parcours des astres au parcours de nos désirs et de nos pensées» dans son espace atelier qui sera transformé en centre de documentation fictif.
<p>Mireille Perron<i>, Unité mobile d'urgence. Transgénique</i> (détail), 2007 - auj. </p>
>> Mireille Perron
Mireille Perron est l'instigatrice du Laboratoire de féminisme pataphysique. «En sciences et en arts, il y a toutes sortes de systèmes qui ont été pensés par les hommes et où les femmes n'ont pas eu beaucoup de place. En s'appropriant les procédés et le ludisme de la pataphysique, elle veut que les gens puissent trouver une solution imaginaire à des stéréotypes dont nous avons hérité», explique Marie Perreault. Grâce à un procédé de cyanotype, l'artiste invitera les visiteurs à se créer un emblème personnel à partir d'objets du quotidien.
<p>Mirimari Väyrynen<i>, Changes in Reality Denying Stays Unreal</i>, 2014  </p>
>> Mirimari Väyrynen
Mirimari Väyrynen s'intéresse aux végétaux et à leurs représentations factices - les fameuses plantes de plastique, ou artistiques. «Elle travaille le matériau, notamment le pigment coloré dans la pein-ture, pour le liquéfier de sorte que les choses aient l'air de fondre», donne en exemple Marie Perreault. Parallèlement à ce travail en couleur, l'artiste réalise également de grands dessins de forêts, tracées au fusain (du bois brûlé). Pour le Symposium, elle a demandé qu'on lui rassemble des branches et des morceaux d'arbres.
>> Anna Hawkins
L'Américaine utilise des vidéos didacticiels (qu'on appelle parfois tutoriels) qui servent de mode d'emploi pour apprendre à exécuter certaines actions simples (couper un oignon, par exemple). «Elle ressaisit ses vidéos, s'en inspire, les recadre avec différents fonds, isole les objets, change les couleurs, ce qui crée un effet d'étrangeté», explique Mme Perreault. La vidéo ainsi détournée devient non réaliste, voire expérimentale, mais on y reconnaît toujours les gestes quotidiens.