Sur une pente glissante

Petite anecdote de début d'année. C'était dimanche dernier. Un matin doux entre deux tempêtes, deux déluges et les virées dans le Sud du vortex polaire.
La route était belle dans Charlevoix. Nous sommes descendus au fleuve par le chemin de Cap-aux-Oies. La côte était un peu glissante, mais ce n'est qu'au retour que j'en ai pris la mesure.
Rien à faire pour remonter. Au tiers de la portion abrupte, la voiture a perdu pied, s'est essoufflée, a fait un pas de côté, un autre de travers, puis plus rien. Seconde tentative avec un meilleur élan, puis une troisième, et d'autres encore. En vain.
D'autres réussissaient à grimper, des pick up et même une petite voiture que j'ai vu peiner mais qui a fini par passer.
Mes pneus d'hiver, neufs de l'automne, n'y pouvaient rien. Il nous faudrait de l'aide.
J'ai pitonné le numéro du Club automobile. J'aurais imaginé une réponse rapide en ce petit dimanche tranquille mais qui se plaindra d'attendre en ligne une vingtaine de minutes au chaud en regardant descendre les glaces sur le fleuve.
La téléphoniste du Club a pris des notes. Mon numéro de membre, le nom du village, l'adresse, la couleur de la voiture, mon numéro de cell. Il lui restait une dernière question : c'est quoi le problème?
- Je suis pris au pied de la côte. Je vais avoir besoin d'un remorquage.
- Vous ne réussissez pas à monter même avec des pneus d'hiver?
- Si j'avais réussi, Madame, je ne serais pas au téléphone avec vous.
Elle m'a asséné le verdict.
- Pas couvert. Votre voiture n'est pas en panne.
Elle m'a suggéré d'appeler la Ville pour faire saler la côte.
J'avais dû mal comprendre.
- Me dites-vous que je paie un abonnement au Club depuis 30 ans et que vous n'allez pas m'aider le jour où j'en ai besoin?
Elle n'y pouvait rien.
- O.K. alors. Je vous informe que ma voiture est en panne.
- Impossible. La conversation est enregistrée, on ne peut pas faire ça, a-t-elle répliqué.
J'ai demandé à parler à son supérieur. Mon appel est allé se perdre dans les limbes du Club. La dame n'est jamais revenue en ligne, ni son supérieur.
Après un long moment, j'ai raccroché et composé le numéro d'un garage des Éboulements. Réponse immédiate.
- Il doit y avoir un bouton pour enlever l'antipatinage de votre voiture, me dit l'homme.
Je ne connaissais pas la fonction. Il m'a promis d'être là dans 15 minutes.
En l'attendant, j'ai trouvé le bouton de l'antipatinage et fait une dernière tentative pour monter.
Bingo. Une côte d'asphalte sèche en été. J'ai croisé la dépanneuse dans le haut de la côte. Il ne s'était pas écoulé cinq minutes depuis mon appel.
On s'est rejoint un peu plus loin. Son garage était accrédité CAA.
- Est-ce que je vous paie en argent ou vous prenez la carte?
Il a pris la carte. Ce service est couvert, m'a-t-il assuré.
Je l'ai remercié de sa célérité et de sa leçon sur l'antipatinage.
Au retour à la maison, je suis allé relire la mission du CAA-Québec : «Assurer sécurité et tranquillité d'esprit à chacun de ses membres.»
C'était trop tard. Ma tranquillité d'esprit n'est désormais plus la même. J'aurai désormais un doute.
J'ai aussi relu les conditions du service routier d'urgence. La clause était claire : le remorquage d'un véhicule qui n'est pas en panne n'est pas couvert.
Sur papier, cela semble donner raison à la téléphoniste.
J'ai cependant noté que le remorquage est possible en cas de panne d'essence, de perte de clés, d'un véhicule enlisé dans la neige ou d'une incapacité temporaire de conduire (une fois par année).
Si le CAA veut jouer au plus fin avec ses clauses, ça peut se jouer à deux. Je saurai ce qu'il ne faut pas dire et ce qu'il faudrait faire.
Si ça ne monte pas dans la côte, on ne parle pas de dérapage mais il suffirait d'une maladresse pour s'enliser en bordure du chemin. Il suffirait de laisser tourner le moteur jusqu'à la panne d'essence. De prendre un coup pour se réchauffer ou de perdre ses clés en marchant autour de la voiture. Il n'y aurait alors pas de débat sur l'accès au remorquage.
Le niaisage peut se jouer à deux.
Je préfère une autre approche. Faire confiance au jugement du gars au garage accrédité CAA. J'ai constaté son empressement à me venir en aide, lui, comme le promet la mission du CAA.
La rubrique Internet sur les services du CAA se termine par une invitation à «faire part de tout commentaire susceptible d'améliorer notre service». C'était le mien. Un peu de jugement et d'empathie plutôt qu'un réflexe tatillon qui dessert l'organisation.