Sur la goélette d'Edmond: une année à bord d'une voiture d'eau

Jeanne-Paule Desgagnés est une femme qui a le sens de l'humour et qui ne se départit jamais de sa bonne humeur.
Rien de plus normal de la part d'une rigolothérapeute.
Mais quand elle évoque les goélettes de Charlevoix et le passé maritime du Saint-Laurent, il y a de la colère dans la voix et de la tristesse dans ses yeux.
Jeanne-Paul Desgagnés est née à Saint-Joseph-de-la-Rive.
Son grand-père Maurice était propriétaire d'une de ces élégantes goélettes qui sillonnaient le fleuve à la belle saison. Cette voiture d'eau, c'était la Rosa-Alba. Un deux-mâts qui s'est brisé sur les battures de Matane un jour de gros temps.
Son fils Edmond avait lui aussi de l'eau salée dans les veines. C'était un homme qui rêvait du grand large et de vastes horizons. Ce qu'il voulait, c'était la mer et la liberté. Et surtout pas de patron sur le dos à lui donner des ordres.
Jeune marié, il n'avait pas les moyens de s'acheter un navire. Alors c'est son beau-père, un cultivateur des Éboulements, qui lui a prêté l'argent.
Ce premier bateau, c'était le Jean-Carmel. Une goélette en bois de 100 pieds de longueur construite à Saint-Joseph-de-la-Rive. Avec, il a transporté et du bois et des marchandises sur le Saint-Laurent et les Grands Lacs.
Une autre de ses goélettes, le Havre-Aubert, a pris feu au quai de Rivière-au-Renard. Un problème électrique dans le moteur.
Son troisième navire, le Sainte-Marguerite, un bateau en fer plus moderne et mieux adapté à la navigation sur le fleuve, a été saisi par les «gens de la finance». Un épisode sur lequel Jeanne-Paule Desgagnés n'a pas le goût d'épiloguer: «Mon père n'était pas un homme d'affaires, mais un poète. Son but, dans la vie, c'était de partir en mer et de goûter à la liberté.»
À l'époque, le transport commençait à se faire par camion et les contrats se faisaient de plus en plus rares pour les propriétaires de bateau.
Quand il ne naviguait pas sur le fleuve, en hiver, Edmond gagnait sa vie comme tout le monde à Saint-Joseph-de-la-Rive: en allant bûcher dans le bois ou en travaillant à l'entretien des goélettes sur le chantier maritime.
Marié et père de onze enfants, il était le chef d'une famille qui ne roulait pas sur l'or. Une vie pauvre mais heureuse dans une modeste maison dont Jeanne-Paule Desgagnés se souvient avec émotion: «On n'était pas gâté et ç'a fait de nous des gens forts.»
Ce n'est pas son frère Yves, le comédien et metteur en scène, qui la contredira. Lui qui a racheté et rénové la maison familiale.
Comme tous ceux de sa race, Marie-Jeanne Desgagnés était attirée par les horizons sans fin. Pendant plusieurs années elle a travaillé sur la goélette de son père. À bord, elle faisait la cuisine: «C'était toute une épopée!»
Et une fois mariée, elle a continué à naviguer.
De tous ses beaux souvenirs, elle a fait un livre: Sur la goélette d'Edmond. Cet ouvrage de 166 pages a été publié par les Éditions Charlevoix et sera lancé cet après-midi à l'Auberge de la Rive à Saint-Joseph-de-la-Rive.
Ce livre raconte une année à bord de la goélette de son père dans les années 1960. Un récit savoureux et rempli d'anecdotes. Certaines moins racontables que d'autres parce que, parole de marin, «ce qui se dit au large doit rester au large».
Par respect pour tous ceux qu'elle évoque, Marie-Jeanne Desgagnés a conservé leur façon de parler. Ainsi, ce témoignage plein de tendresse gagne en véracité et en truculence.
Dans les pages intérieures, quelques photographies de ces belles voitures d'eau qui ont fait la fierté des gens de Charlevoix.
Quand elle évoque ce passé, Marie-Jeanne Desgagnés vibre de colère: «Les goélettes, c'est une partie de notre patrimoine qui a disparu. C'est terrible d'avoir abandonné le Saint-Laurent.»
Et d'ajouter que la richesse du Québec, c'est son grand fleuve: «Quel bel avenir le Québec aurait pu se bâtir en développant le Saint-Laurent comme voie maritime intérieure... Les camions sur les routes, ça n'a pas de bon sens!»
Elle s'en prend aussi au gouvernement fédéral qui a abandonné tous ses quais aux municipalités: «On appauvrit le Québec en faisant ça parce que les municipalités n'ont pas les moyens de les entretenir.»
Un quai, se rappelle-t-elle avec nostalgie, c'était le coeur du village.
Philosophe de formation, Marie-Jeanne Desgagnés s'est spécialisée dans le traitement du stress et s'est tournée vers la thérapie par le rire. Elle a notamment développé ce qu'elle appelle la rigolothérapie: «C'est l'art d'utiliser l'humour au quotidien, c'est voir la vie du bon côté, c'est ne pas prendre la vie trop au sérieux.»
Elle a aussi publié trois livres chez Québecor: Souriez au suivant, Rire amoureusement et La rigolothérapie.