Des centaines d'ouvriers fabriquant des vêtements à la chaîne dans une usine du Nicaragua.

Suivre l'exploitation... à la trace

Qui fabrique les objets et les vêtements que nous achetons? L'étiquette made in... ne nous renseigne pas beaucoup sur la longue liste de fournisseurs qui participent à la production d'un bien de consommation. Comment est-il possible que ces objets se vendent pour si peu? Que peut-on faire pour s'assurer si des ouvriers ne sont pas exploités dans le seul but de nous faire réaliser des économies, comme ces ouvrières tuées dans l'effondrement de Rana Plaza au Bangladesh?
Il existe, dans l'industrie agroalimentaire, des systèmes de «traçabilité» qui permettent de remonter à la source. Serait-il possible de les appliquer au domaine de la consommation? Nous avons posé la question à Leonardo Bonanni, président fondateur de Sourcemap (sourcemap.com), un système qui permet de dresser, au moyen de réseaux sociaux, une carte géographique numérique de tous les fournisseurs qui participent à une chaîne de production, de la ferme jusqu'au magasin. M. Bonanni enseigne aussi à l'Université Columbia et est diplômé du Media Lab au MIT.
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<p>Leonardo Bonanni, président fondateur de Sourcemap</p>
Huit questions à Leonardo Bonanni
Q Est-ce que votre système permet à un consommateur de savoir où et par qui le produit qu'il vient d'acheter a été fabriqué?
R C'était l'idée derrière la création de Sourcemap, en 2009. Nous voulions en faire une plateforme de traçabilité accessible aux consommateurs, un système qui obligerait les compagnies à rendre des comptes sur leurs pratiques pour les inciter à adopter de meilleures pratiques sociales et environnementales. On a fait des cartes, on les a mises en ligne, ça a intéressé bien des gens.
Q Comment les gens ont-ils réagi?
R On a réalisé que les médias sociaux nous donnaient, par exemple, un moyen de retracer l'origine du coton utilisé pour fabriquer la chemise qu'on vient d'acheter, ce qui aurait été impossible il y a seulement 10 ans. Aujourd'hui, on peut être en contact avec des millions d'autres gens à la grandeur du globe. On a montré notre produit à nos commanditaires, et à notre grande surprise, ce sont les entreprises elles-mêmes qui ont manifesté le plus grand intérêt.
Q Pourquoi? Est-ce qu'elles se sentaient menacées par cette technologie?
R Je pensais que les compagnies voudraient garder secrètes leurs listes de fournisseurs, mais ce qu'on a réalisé c'est qu'elles n'avaient même pas elles-mêmes les moyens de retracer l'origine de leurs propres produits jusqu'à la source. Ils nous disaient: «On n'a jamais vu une cartographie de notre propre chaîne de fournisseurs, pouvez-vous nous en créer une?»
Q Est-ce que cela voulait dire que vous changiez de camp pour passer du côté de l'entreprise?
R Non. Comme me l'a fait réaliser un de mes professeurs du MIT, c'est un outil merveilleux pour des activistes, des groupes environnementalistes, mais il y a aussi des activistes à l'intérieur même des entreprises qui veulent promouvoir des bonnes pratiques, autant pour des raisons éthiques que pour leur propre sécurité d'approvisionnement.
Q De quelle façon?
R Après le tremblement de terre au Japon, des fabricants américains de l'automobile se sont retrouvés paralysés parce que leurs fournisseurs japonais ne pouvaient plus les alimenter. Il y a donc eu un intérêt pour des outils permettant de visualiser et de gérer toute la chaîne de production, qui peut inclure des milliers et des dizaines de milliers de petits fournisseurs. Nous avons donc développé une version pour l'entreprise de notre logiciel, qui repose sur le crowdsourcing, le savoir collectif.
Q Comment est-ce que Sourcemap fonctionne?
R Nous avons construit le logiciel comme un réseau social. C'est la meilleure façon de réunir toute l'information sur une chaîne de fournisseurs. L'entreprise demande à ses fournisseurs directs de contribuer dans le réseau, et ces entreprises demandent la même chose à leurs propres fournisseurs, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on se rende au fournisseur de matière première, que ce soit à la mine ou à la ferme. Ça ne s'arrête pas là, le réseau peut inclure des ONG, des gouvernements, et des syndicats, parce que tous ces acteurs ont un rôle à jouer.
Q Pouvez-vous nous donner un exemple?
R Un de nos projets les plus ambitieux est avec la compagnie Mars. Nous avons créé un réseau social qui s'étend des fermiers producteurs de Cacao en Côte d'Ivoire jusqu'au siège social de la multinationale. Cela fait partie de son programme Vision for Change (V4C), qui vise à améliorer la productivité et la qualité de vie des fermiers ivoiriens.
Q Cela pourrait-il se faire aussi dans l'industrie du vêtement?
R En théorie oui, mais c'est une industrie complexe où les rapports entre les marques et les usines de fabrication ne sont pas toujours solides. Les contrats de production sont souvent de courte durée et il y a un roulement effarant de fournisseurs chaque année. Mais dans cette industrie, l'image et la réputation deviennent très importantes, personne ne veut revivre une tragédie comme celle qui s'est passée au Bangladesh. C'est une source importante de motivation.
Et il y a aussi des États, comme la Californie, qui commencent à adopter des lois pour obliger les multinationales à prendre les moyens nécessaires pour qu'il n'y ait pas d'abus et d'exploitation dans leur chaîne de fournisseurs. Elles devront rendre des comptes chaque année sur les moyens qu'elles ont mis en oeuvre. Elles n'ont tout simplement plus le choix.