Le 20 avril, des milliers de manifestants convergeaient vers le «mur de la honte».

Sommet des Amériques: le mai 68 de Québec

Dans l'histoire du mouvement altermondialiste, le Sommet des Amériques n'est peut-être pas passé à l'histoire autant que les manifs contre le Sommet de l'Organisation mondiale du com­merce à Seattle en 1999. Mais pour les militants d'ici, ces trois jours ont galvanisé les troupes et l'onde de choc de ce «Mai 68» de Québec se fait encore sentir.
«Désolé pour la ville de Québec, mais en termes de manifestation, rien ne bat Seattle», lance Francis Dupuis-Déri, professeur de scien­ce politique à l'Université du Québec à Montréal.
Par contre, dit-il, Québec 2001 aura été «historique» pour un symbole : celui de la clôture de 3,8 km érigée pour isoler les 34 chefs d'État venus jaser Zone de libre-échange des Amériques. Surnom­mé «le mur de la honte», il a rapidement cédé sous le poids des manifestants par un bel après-midi du 20 avril 2001. «Les photos de la chute du mur ont fait le tour du monde. C'est un symbole fort, considéré comme une victoire en termes de manifestation», explique M. Dupuis-Déri.
Un «cadeau» pour les opposants
Ce fameux mur, Robert Jasmin s'en souvient. Un «cadeau» pour ceux qui s'opposaient au Sommet, estime le coprésident d'ATTAC-Québec (Association québécoise pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne). «Plus ils mettaient des murs, plus ils nous ouvraient des portes.» Sa simple présence, montrant la coupure entre les dirigeants et le peuple, a soulevé des questions de monsieur et madame Tout-le-Monde. Et Robert Jasmin y répondait par un cours d'antinéolibéralisme 101 au coin de la rue. Un cours express qu'il a lui-même suivi dans les mois précédant le Sommet.
«Ce qu'on a découvert de plus fondamental est l'accélération de notre éducation politique», dit-il. Une véritable onde de choc qui a permis à tout ce qui grouillait à gauche de s'organiser. Formations, rencontres, réseaux, explosion de la mobilisation : avril 2001 a été le Mai 68 de la gauche québécoise.
Un point de vue partagé par Christian Dubois, membre actif du Centre des médias alternatifs pendant le sommet et aujourd'hui attaché de presse du député de Québec solidaire, Amir Khadir. «Le sommet a permis d'apprendre beaucoup en peu de temps. J'en ai appris sur la nature humaine, sur la gestion. Il y a eu une mobilisation maximale de gens qui ont par la suite continué dans leurs luttes locales», dit-il.
«C'est un moment où Québec était en contact avec quelque chose d'universel», indique pour sa part André C. Drainville, professeur de sociologie de l'Université Laval. «La game se jouait chez nous.»
Et cette game, il n'était pas question que Robert Jasmin en soit simple spectateur. En 2001, cet avocat qui a été syndicaliste et attaché politique avant d'être commissaire du travail avait un look à la Bill Clinton, la cinquantaine avancée et participait à des formations avec des jeunes militants.
«En quelques mois, je suis passé d'élève à maître», poursuit celui qui, à l'hiver 2001, donnait jusqu'à trois formations par jour sur les conséquences de la libéralisation des marchés. Il parlait à des étudiants, des syndicats, mais aussi à des retraités et à des... religieuses! «Pendant la marche des peuples, j'ai vu deux religieuses dans la soixantaine. Elles m'ont dit : "C'est la premiè­re fois qu'on manifeste. C'est à cau­se de vous si on est ici."»
Depuis 2002, Robert Jasmin est militant et conférencier à temps plein. Il a gardé sa fougue et sa faculté d'indignation. Aujourd'hui, il lui arrive d'enseigner à des jeunes qui étaient enfants pendant le Sommet des Amériques. «Je les trouve encore plus allumés. C'est signe que le travail a continué.»