Les duchesses de la Revengeance étaient de tous les âges, de tous les looks, des artistes, des étudiantes, des mères, toutes inspirantes à leur manière.

Simplement la ville

La cinquième édition de La revengeance des duchesses tire à sa fin. Et vendredi, ce sera déjà le couronnement d'une nouvelle reine qui aura fait gagner beaucoup plus que son quartier. Des duchesses sourire en coin, des filles qui ressemblent à celles qu'on connaît, pas toutes taillées sur le même patron, des femmes qui n'ont rien à vendre, sinon un engagement pour des valeurs qui se reflètent dans un engagement pour leur quartier. Et au surplus, pour reprendre les mots de notre Shakespeare à moto, ce sont des femmes qui, résolument, «pensent Web».
Sociofinancement, explosions soudaines de popularité sur Reddit, données ouvertes, communautés d'intérêts, blogueurs qui avec une connexion et un Wordpress surpassent souvent en qualité bien des chroniqueurs de la presse traditionnelle : on pourrait ajouter des exemples à l'infini pour montrer comment le Web, par sa structure, a permis l'émergence de pratiques et de discours qui étaient auparavant circonscrits dans d'obscurs fanzines qu'on achetait dans des foires d'artistes qui puent (les artistes, pas les foires). Le Web, grand égalisateur, souvent pour le pire, quelquefois pour le meilleur.
Vous aurez compris que dans notre disque dur à nous, la Revengeance appartient à la deuxième catégorie. «Pensez Web», c'est aussi le règne de la débrouillardise, de la créativité, de l'originalité, des mouvements de la base (qu'on appelle aussi le grassroots) et où, justement, les tentatives de faire de la communication du haut vers le bas s'échouent souvent sur les récifs du manque d'«««authenticité»»», un mot qui mérite tout de même ses six guillemets, nous en sommes conscients.
De la même manière dont on a vu l'apparition cette année du groupe Les inspirés, le blogue des duchesses, c'est beaucoup de volonté, d'huile de bras, avec pas de moyens, ou presque, le tout pour transmettre un message loin de toute forme de corporatisme. La vacuité du Web, elles ont décidé de ne pas s'y abonner. Et c'est justement ce qu'on a aimé par gigaoctets sur la Revengeance : une ville à hauteur de femme, ni plus, ni moins. On se dit d'ailleurs que si on arrivait du bout du monde, par exemple, on serait agréablement surpris par les qualités de cette capitale qu'on découvre sur la Revengeance.
Elles étaient donc huit, de tous les âges, de tous les looks, des artistes, des étudiantes, des mères, toutes inspirantes à leur manière. Leur blogue, ce sont des clips, des entrevues, des coups de coeur, des éditos, des instantanés, un endroit où tout simplement on sent la ville.
Une ville hétérogène, une ville avec des poqués, des endroits laids, des endroits magnifiques, des conflits, une ville de nounous dévouées, de mères engagées, d'artistes inspirantes, une ville d'itinérants, de graffitis, de monde pauvre et de monde plus riche qui croient dans ce quelque chose qui nous sauve de la barbarie et qui s'appelle la solidarité.
Le Québec de la Revengeance, c'est une traductrice tricoteuse qui habille de laine des poteaux de Limoilou, et des textes, beaucoup de textes, parfois très beaux. Pas des communiqués, pas de lignes pour la presse, des filles qui «pensent Web» plutôt. Et des perles, beaucoup. Comme sur le blogue d'Anne-Marie Bouchard, dans ses côtes de Saint-Jean-Baptiste : «Le soleil de 3 heures et demie, l'hiver, tombe dans l'axe des rues parallèles à Saint-Jean. Alors, quand on va vers l'ouest, sur Richelieu ou Lavigueur, on ne voit pas vraiment où on va : on marche vers le soleil, à l'aveuglette.»
Il y a Sophie Martineau, dans Limoilou, qui veut bombarder son quartier : «Bombarder la ville de laine, c'est faire le pont entre la tradition et la modernité, entre hier et aujourd'hui. C'est prendre un geste qui était au départ éminemment privé - le tricot - et le mettre en scène dans l'espace public. C'est tisser le lien du savoir-faire transmis de génération en génération, dans le tissu des années, et l'intégrer dans la trame de la vie urbaine. Dans certains cas, ça devient même une activité qui réunit les gens autour de quelque chose de doux et de coloré, histoire de se retricoter serré.» Avouez.
Il y a aussi Franie-ÉléonoreBernier, auteure d'un hilarant rap de Saint-Roch (il faut la voir caler dans la neige jusqu'aux genoux en nous balançant son flow de nouvelle rappeuse) et qui a commis un touchant texte sur la promiscuité, Les barrières imaginaires : «Dans Saint-Roch, on a des voisins. Ils sont très proches et de tous les côtés. On est tous un voisin pour quelqu'un. Les murs ne sont pas toujours très bien isolés, on peut même dire que parfois on est des colocs. On entend des histoires, des sons, on est des témoins de la vie d'autrui. Mon voisin du haut met de la musique forte et joue du saxophone à des heures très variées, voire souffrantes. Il n'a jamais daigné m'ouvrir la porte ni même répondre à l'une de mes lettres parfumées à la fragrance "Espoir d'un consensus".»
«Espoir d'un consensus», merci pour les frissons, les duchesses du Web. revengeanceduchesses.com