À Alep, les corps de deux enfants reposent dans les décombres d'un bâtiment qui a été détruit par les bombes des forces gouvernementales.

Si le Québec était la Syrie

Après trois ans, le bilan de la guerre civile en Syrie donne le vertige: 146 000 morts; 500 000 blessés; 2,3 millions de réfugiés.
Une catastrophe un peu abstraite, jusqu'à ce que l'on calcule à quoi correspondent les chiffres, transposés à l'échelle du Québec.
En trois ans, toutes proportions gardées, la guerre aurait fait 50 000 morts, 175 000 blessés. Pour échapper au carnage, 845 000 Québécois auraient trouvé refuge en Ontario, au Nouveau-Brunswick ou aux États-Unis.
Le Québec aurait été ramené des siècles en arrière. En particulier dans le domaine médical. Trente-trois hôpitaux sur quatre-vingt-huit ne seraient plus que des amas de débris. Une vingtaine d'autres seraient plus ou moins détruits.
On manquerait de tout. Les amputations se feraient parfois sans anesthésie, à la lueur d'une chandelle.
Des maladies d'une autre époque referaient surface. Le choléra ne serait plus rare. On signalerait même quelques cas de poliomyélite et de peste.
Montréal, la métropole économique et culturelle, ressemblerait à une ville fantôme. Sur l'île, il resterait à peine 44 des 6000 médecins qui exerçaient la profession, avant le début du conflit.
Au centre, on trouverait difficilement un immeuble intact. Les façades seraient défigurées par les impacts de balles et d'obus. Les rues seraient encombrées par des montagnes de gravats et des véhicules calcinés.
Des combats de rues féroces auraient transformé le Vieux-Montréal en champ de ruines. L'hôtel de ville et la basilique Notre-Dame auraient été pulvérisés par une série de frappes aériennes. Plus loin, Place Ville Marie, le Centre Bell, l'oratoire Saint-Joseph et le Stade olympique seraient très amochés, au point d'être méconnaissables.
Tout l'est de la ville subirait des bombardements quotidiens, depuis un an et demi. Mais en ce mois de mars 2014, les accrochages les plus violents se dérouleraient à Laval, où 20 000 civils vivraient encerclés, depuis des semaines.
Le sort de Québec, la capitale, ne serait guère plus enviable. Certes, les environs de la colline parlementaire et la vieille ville connaîtraient encore un semblant de normalité. Mais seulement grâce à la présence de dizaines de points de contrôle militaires, pour intercepter les voitures piégées.
Quartiers rayés de la carte
Ailleurs, aucune partie de la ville n'aurait été épargnée. Mais c'est au nord que la dévastation se révélerait la plus spectaculaire. Charlesbourg, Neufchâtel, Saint-Émile, Wendake, L'Ancienne-Lorette et Val-Bélair auraient été rayés de la carte. Dans plusieurs secteurs, les troupes gouvernementales auraient rasé les maisons de manière systématique, pour punir la population d'avoir appuyé la rébellion.
Sur la Rive-Sud, 6000 réfugiés seraient pris au piège, depuis 15 mois, dans ce qui reste de Saint-Nicolas. Impossible d'en sortir sans se faire abattre par un tireur embusqué. Des centaines de personnes seraient mortes de faim. Surtout des enfants. Le prix d'un litre de lait pourrait atteindre 150$. Une journaliste étrangère aurait réussi l'exploit de s'infiltrer dans la ville martyre. Elle aurait noté ce graffiti, en forme d'appel à la clémence: «Pensez à nous, quand vous faites VOTRE guerre».
Même après trois années de cet enfer, très peu de gens oseraient parler de reconstruction. Des pessimistes commenceraient même à envisager que la guerre se poursuive durant plusieurs années.
Avec le temps, les combats se seraient étendus à l'ensemble du territoire, à l'exception de la Gaspésie et de la Côte-Nord. Au total, pas moins de 20 % des bâtiments auraient été totalement détruits. Y compris 637 écoles primaires ou secondaires.
La facture totale aurait été grossièrement évaluée à 65 milliards $. Autant dire la Lune, avec une économie en ruine.
Depuis 2011, le produit national brut aurait dégringolé de 45 %. L'une des principales sources de revenus de l'État, la production d'électricité d'Hydro-Québec, aurait chuté de 96 %. En tout, 3,7 millions de Québécois auraient désormais besoin de l'aide humanitaire pour survivre.
Après trois ans de carnage, les combats ne serviraient plus à déterminer qui va gagner ou qui va perdre. Seulement à déterminer qui va survivre, au milieu des décombres.
Quoi qu'il arrive, désormais, le Québec aurait perdu la guerre.