«On a tendance à considérer l'économie de moyens comme une qualité. Pourquoi économiser des mots? C'est gratis.» - François Blais

Sam de François Blais: mine de rien

Le nouveau roman de François Blais tourne autour du personnage de Sam, une jeune femme qui se targue de n'entretenir aucune vie sociale, qui n'a aucune passion dans la vie et qui ne fait rien de ses journées. De ce trois fois rien, l'auteur réussit à vous tenir sous le charme pendant 191 pages.
<p><i>Sam</i> de François Blais</p>
Ses livres nourrissent l'ambition d'emporter le lecteur le plus loin possible à partir d'un sujet à peu près inexistant. Ce serait toutefois une erreur de penser que François Blais est un adepte de l'économie de moyens. Celui-ci refuse même de croire aux vertus d'un tel principe. «On a tendance à considérer l'économie de moyens comme une qualité, dit-il. Pourquoi économiser des mots? C'est gratis.»
Il faut le reconnaître, la préservation de la ressource ne semble pas faire partie des préoccupations de l'écrivain. Un simple questionnement sur le sens de l'expression «le courant de l'après-midi» peut facilement occuper quatre pages du livre.
Humour fin
Ailleurs, la «Liste exhaustive des catégories du site de vidéos pornos en streaming keandra.com» remplit neuf pages. Le personnage de Sam explique que la transcription de cette liste dans son cahier Quo Vadis ligné Duo Habana Smooth bleu nuit lui a pris une heure. «C'est fou, hein?» demande-t-elle à son hypothétique lecteur, avant de signaler, un peu plus bas, qu'on peut «passer des jours à contempler cette liste sans épuiser toutes les surprises» et, qu'apparemment, on n'a pas idée du nombre de messieurs qui s'excitent devant des images de jeunes filles emballées dans le Saran Wrap.
On retrouve dans Sam l'un des traits les plus savoureux de la personnalité de l'auteur, à savoir cet humour fin, né la plupart du temps d'une simple remarque ou d'une situation banale, et qui perce un peu partout et d'une manière toujours imprévisible la trame du récit.
Fidèle à lui-même, François Blais jette également dans son roman des extraits puisés chez différents auteurs, certains relativement célèbres comme Laure Conan ou Louis Fréchette, d'autres qui demeurent de parfaits inconnus comme l'abbé Apollinaire Gingras, curé de Saint-Édouard-de-Lotbinière et auteur d'un recueil intitulé Au foyer de mon presbytère.
Le personnage de Sam cite à quelques reprises des extraits du Journal d'Anne Bashkirtseff. Inutile de chercher un lien avec son journal à elle. Il n'y en a pas. C'est seulement qu'Anne Bashkirtseff est une auteure que François Blais aime beaucoup.
Apparaissent également au fil des pages, fidèlement notés par Sam, un procès-verbal d'une séance du conseil municipal de Charette, les caractéristiques d'une porte patio haut de gamme achetée chez BMR ou encore le compte rendu d'un polar islandais tristounet intitulé Hiver arctique. Sam n'a décidément pas de vie.
Dérision
Tourner en dérision certaines figures populaires de la Mauricie est un autre penchant que l'écrivain, natif de Grand-Mère et installé à Québec depuis des années, cache difficilement. Cette fois, le rôle du bouc émissaire a été confié à un certain Stéphane Daoust, de Shawinigan. Si cela peut consoler Stéphane Daoust, Blais prend également un malin plaisir à se moquer de lui-même et de son oeuvre.
En avant-propos, l'auteur s'adresse aux distingués membres de l'Académie des lettres du Québec. Sa requête? Qu'on lui remette sans tarder le prix Ringuet. Et cette fois, il est sérieux.
Ces phrases qui donnent l'impression d'avoir été pondues sur un coin de table un lendemain de veille serait-elles un obstacle à la reconnaissance du talent de François Blais par les hautes instances culturelles québécoises? Chose certaine, après sept romans - Sam est son huitième-, sa candidature n'a apparemment encore jamais été seulement considérée par les membres du jury.
Espérons que cette fois, ils le remarqueront. C'est qu'il a vraiment l'air d'y tenir, à son Ringuet.