S'aimer bras dessus, bras dessous

Avenue D'Estimauville, juste avant la bretelle pour prendre l'autoroute, un vieux couple traverse la rue devant moi. Le pas lent, très lent. Ils marchent bras dessus, bras dessous, comme si chacun empêchait l'autre de partir au vent.
De partir, tout court.
Ils ne se tiennent pas par la main comme de jeunes amoureux. Ils se tiennent collés un sur l'autre, s'épaulent, marchent au pas cadencé. Si un des deux devait s'arrêter, l'autre s'arrêterait aussi. Il tomberait sinon. Ils avancent lentement, mais ils avancent encore, à cloche-pied. Les deux boitent, leur jambe droite courbée vers en dedans. Même leurs os ont crochi ensemble.
Elle porte un joli chapeau blanc, lui une discrète casquette bleue. Ils ont de gros manteaux, les vieux sont parfois frileux. Mains froides, coeurs chauds. Ils clopinent heureux dans la grisaille d'un printemps pluvieux.
Je m'amuse à imaginer leur vie, à leur insu. Dans le silence complice de leur promenade matinale, ils auront fait naître une histoire, simple forcément, qui s'inspire au fond plus de moi que d'eux. 
Je leur aurais demandé le secret de l'amour qui dure, ils n'auraient pas su quoi répondre. Ils ne se sont jamais posé la question, trop occupés qu'ils étaient à travailler, à élever les enfants. Ne pas se poser de questions est peut-être une partie de la réponse. Quand on ne passe pas sa vie à se demander si c'est le bon, si on peut trouver mieux, on apprend à tirer le mieux de ce qu'on a.
On apprend à vivre avec les défauts de l'autre. On ne les aime jamais, il - ou elle - ne les corrige rarement assez, on vit avec. Ils empirent même parfois avec le temps. On dit que le malheur des couples d'aujourd'hui, c'est que, aux tout premiers débuts, la fille s'embarque en se disant que le gars changera. Le gars, lui, espère qu'elle ne changera pas. Il ne change pas, elle change. Ils se quittent.
Ça me fait justement penser à un autre couple surpris au hasard il y a quelques mois déjà. Un soir de semaine, dans un resto près de chez moi, où je finissais mon repas. Devant moi, une vraie scène, comme dans les films, avec quelques clients comme public. Ils parlaient fort, s'engueulaient. On voyait bien qu'ils avaient longuement répété leurs répliques, chacun dans leur coin.
Un jeune couple, début trentaine peut-être. La fille en avait gros sur le coeur, il avait le coeur gros. Ils s'accusaient à coups de «toujours» et de «jamais», ce qui n'est jamais bon signe. Il ne l'avait jamais comprise, elle avait toujours ignoré ses sentiments. C'était à se demander s'ils avaient déjà été heureux ensemble, ne serait-ce qu'une minute. 
Quand ils se sont levés, le gars s'est tourné vers la fille, le regard triste. «Ta robe te fait bien», qu'il a dit tout doucement. C'est peut-être ça qu'il lui avait dit quand ils se sont rencontrés. La fille l'a fusillé du regard, comme s'il venait de l'insulter. Le compliment était aussi maladroit que la réaction, cinglante. Ils n'ont rien mangé, ont quitté chacun de leur côté. Le gars a baissé les yeux. La fille, elle, a levé la tête, comme libérée du poids d'un amour moribond.
Il est plus facile d'achever un amour imparfait que d'y trouver le bonheur. C'est ça que je retiens de mon vieux couple, claudiquant et radieux. Ils se sont épaulés tout au long de leur vie, ils le font encore. Ils auraient probablement plus de raisons de se laisser que nos deux trentenaires et, pourtant, ils marchent encore ensemble, l'air heureux, bras dessus, bras dessous. 
Comme de jeunes amoureux.