La première édition du Soleil, parue le 28 décembre 1896

Romans osés à l'index

Au début du XXe siècle, les écrits trop osés, soit sur le plan des moeurs, soit sur le plan des idées, étaient de dangereux pervertisseurs de conscience selon le clergé, mais ils sont devenus aujourd'hui d'intéressants sujets d'étude littéraire.
<p>Cette édition des <em>Demi-civilisés</em> contient une introduction de Jean-Charles Harvey (1891-1967), racontant les détails de la mise à l'Index de cet ouvrage ainsi que les conséquences qu'il a subies, comme la perte de son emploi.</p>
Lorsqu'une publication était condamnée par l'Église, il devenait interdit de la lire, de la posséder ou de la faire circuler. «Maintenir la population dans une ignorance moyenne n'était pas vu du tout comme un mal. Nous étions une nation très conservatrice», explique Denis St-Jacques, professeur de littérature à l'Université Laval, pour mettre les choses en contexte.
Lorsque Marie Calumet paraît en 1904, le roman sème l'émoi. «Il y a un curé irrévérencieux qui échappe sa cuillère et en la ramassant, saisit le mollet de sa servante comme un bouledogue», cite Pierre Hébert, coauteur du Dictionnaire de la censure au Québec - Littérature et cinéma. En plus, Marie Calumet, le personnage principal, lit la Bible, ce qui est très mal vu, et plus précisément Le cantique des cantiques, qui est la section la plus érotique. «Sans compter la fin du roman, extrêmement scatologique», ajoute M. Hébert. L'auteur modifiera lui-même tous ces passages pour la réédition du livre en 1946.
Dans le cas du roman Les demi-civilisés de Jean-Charles Harvey, mis à l'Index par le Cardinal Villeneuve en 1934 quatre jours après sa parution, on note une certaine incongruité : «Alors que le roman est condamné sur le territoire du diocèse de Québec, il ne fait l'objet d'aucune interdiction à Montréal», révèle M. Hébert, en ajoutant que les 1000 exemplaires enveloppés d'une aura de controverse ont ainsi rapidement trouvé preneur.
La seule «faute» de l'auteur était de parler de sexualité avec un peu trop de légèreté, mais surtout d'avoir des allégeances politiques avant-gardistes pour l'époque. «Les libéraux d'autrefois étaient des anti-cléricaux qui souhaitaient la neutralité intégrale de l'État, et l'Église s'en méfiait d'office», explique M. Saint-Jacques.
La naissance du Soleil
En 1896, lorsque Le clergé canadien, sa mission, son oeuvre de Laurent Olivier-David (qui défend la position de Wilfrid Laurier sur les écoles françaises au Manitoba) est publié en feuilletons dans le journal L'Électeur, qui diffuse les idées du parti, les curés montent en chaire et en interdisent la lecture à leurs fidèles.
En une nuit, les libéraux rassemblés au château Frontenac trouvent le moyen de détourner l'interdit, en changeant le nom du journal pour Le Soleil. «C'est un truc courant, qui a été utilisé plusieurs fois par d'autres journaux», précise M. Hébert. Mais l'histoire ne s'arrête pas là: «L'Électeur a publié ce qui va devenir le premier livre édité au Québec à être mis à l'Index par Rome [le plus haut tribunal de censure].»
Quelques décennies plus tard, avec la Seconde Guerre mondiale, la censure perdra toutefois toutes ses dents lorsque les éditeurs québécois, sommés de poursuivre la mission culturelle de la France prise d'assaut, se mettront à publier l'intégrale de Balzac sans que le clergé ne réagisse outre mesure.
Rares et précieux sera présenté au MCQ du 6 au 9 février. Info et réservation: 418 643-2158