Robert Lepage: l'art de se réinventer

Il y a 20 ans, Robert Lepage et ses collaborateurs, en pleine ascension, décidaient de former une entité pour rassembler leurs activités, jusqu'alors éparpillées un peu partout dans la province. «Quand on a formé Ex Machina en 1994, ça nous a donné une assise, ça nous a imposés à Québec», analyse Robert Lepage.
Le Soleil a profité de cette année anniversaire pour parler d'avenir avec le président et directeur artistique, dont le nom est indissociable d'Ex Machina, et pour revisiter le chef-lieu de la compagnie, la Caserne. L'occasion était belle aussi de dresser le portrait d'un homme et de sa compagnie à travers le regard de quelques collaborateurs marquants.
Avant la Caserne, il y a eu le Shoeclack, un des premiers lieux de répétition d'Ex Machina à Québec. «C'est drôle, parce que maintenant, ça fait partie du Diamant», s'amuse Robert Lepage, à propos de l'espace à la place D'Youville où Ex Machina aménagera une salle de diffusion. Vingt ans après sa création, la compagnie multidisciplinaire et son président se retrouvent à un carrefour où il fait bon revisiter le passé tout en préparant l'avenir.
«Quand on a formé Ex Machina en 1994, ça nous a donné une espèce d'assise, ça nous a imposés à Québec», analyse Robert Lepage. Avant, son travail et celui de ses collaborateurs étaient «éparpillés», écartelés entre les nombreux engagements et productions.
Ce foisonnement d'activité nécessitait la création d'une structure plus permanente. «On voulait aussi sortir de l'idée d'une troupe de théâtre», explique le créateur. D'où l'idée, d'ailleurs, de ne pas inclure le mot théâtre dans le nom de l'entité. «Ex Machina avait une ambition beaucoup plus large, parce qu'on se considérait comme une compagnie multidisciplinaire. De cette façon-là, on avait accès à des moyens, des fonds et des subventions qui ne venaient pas nécessairement d'ici.»
Une particularité qui a permis d'internationaliser la compagnie, non seulement sur le plan de la diffusion, mais aussi sur le plan de la création. «C'est une petite tour de Babel», a imagé le producteur Michel Bernatchez, lors de la visite du Soleil à la Caserne.
Vingt ans plus tard...
Vingt ans plus tard, Ex Machina a dans sa besace des dizaines de spectacles théâtraux, plusieurs opéras et des projets spéciaux comme l'exposition Métissages au Musée de la civilisation et le Moulin à images sur les silos de la Bunge. Depuis plusieurs années, la compagnie remet en circulation d'anciennes pièces. L'an dernier, par exemple, Marc Labrèche est monté à nouveau sur scène dans une version revisitée des Aiguilles et l'opium. Yves Jacques, de son côté, continue de promener le Projet Andersen partout sur la planète.
L'utilisation de ce répertoire est nécessaire et féconde, estime Robert Lepage. «On est une compagnie qui fait du travail en étape, du work in progress, ce qui fait que même quand on met un spectacle au rancart, il n'est jamais vraiment terminé», soutient l'homme de théâtre.
Qui plus est, certains spectacles gagnent un nouveau sens après autant d'années. «L'an dernier, il a fallu que j'aille dépanner Yves Jacques, qui tournait La face cachée de la lune. Ça faisait 10 ans que je ne l'avais pas joué, et c'est un spectacle qui a été créé avant le 11 septembre... Il y a des choses qui veulent dire d'autres choses aujourd'hui. C'est pour ça que c'est important de revisiter le répertoire», plaide le comédien.
Il y a là aussi une volonté de garder vivants les langages développés dans les différentes productions d'Ex Machina. «C'est tellement éphémère, la vie d'un spectacle théâtral, contrairement au cinéma», compare Robert Lepage. «On n'a pas le réflexe ici de garder les productions en vie. Quand on veut faire état de la mémoire du théâtre au Québec, il faut se fier à ce qui a été écrit là-dessus, ce qui a été enregistré. Dans nos productions, il y a un langage qui vient avec la mise en scène, et comme ce qu'on fait n'est pas basé principalement sur le texte, il faut ressortir les mises en place, les mises en scène, les conceptions de décor», affirme le dramaturge.
Un solo sur la mémoire
Même s'il est important pour Ex Machina de revisiter son répertoire, la compagnie ne boude pas le plaisir de la création. Au lendemain de son entrevue avec Le Soleil, la semaine dernière, Robert Lepage s'envolait pour New York afin de discuter d'un nouveau projet d'opéra avec le MET, et pour effectuer de la recherche pour un autre projet théâtral, en collaboration avec un artiste de Québec, Jean-Pierre Cloutier.
En accord avec le mode de production cyclique d'Ex Machina, Robert Lepage développe aussi depuis quelque temps un nouveau solo, intitulé 887. «C'est un spectacle sur la mémoire. [...] 887, ça fait référence à une adresse, où j'ai vécu les 10 premières années de ma vie, plus ou moins de 1960 à 1970. Je m'intéresse à la mémoire lointaine versus la mémoire immédiate. C'est un spectacle sur l'enfance, mais aussi sur le Québec de ces années-là», raconte Robert Lepage. «On a une licence sur laquelle c'est écrit "Je me souviens", mais personne ne sait pourquoi, personne ne se souvient», poursuit-il.
Ce sera un retour sur scène dans un solo original pour celui qu'on a peu vu sur les planches depuis 2009. Ce qui ne l'a pas empêché de remplacer de temps à autre Yves Jacques dans le Projet Andersen. Il le fera d'ailleurs à Macao au mois d'avril.
Si ses solos sont souvent personnels, Robert Lepage réussit à passer le flambeau à d'autres comédiens. «Ça se fait assez bien, à condition que je l'aie joué assez longtemps. Après quatre ou cinq ans, je sens que le spectacle est devenu une entité, quelque chose qui a sa propre vie, donc je le passe à quelqu'un d'autre», analyse l'artiste. «Moi, ça me permet de prendre du recul. Je ne fais pas ces spectacles-là pour des raisons thérapeutiques, mais quand je les joue, je réalise que ça l'est malgré moi. C'est bien à un certain moment de se détacher et d'en faire un objet artistique autonome», pense Robert Lepage.
Un Diamant à polir
Robert Lepage aura-t-il des regrets de quitter la Caserne dans quelques années? «On a beaucoup appris en travaillant ici. Avec le temps, on l'a façonné, ce lieu-là, on l'a mis à notre main, et c'est toujours un peu difficile de quitter un lieu quand il nous ressemble. On a l'impression de donner en cadeau nos vieilles pantoufles», image en rigolant Robert Lepage. «Ça a pris la forme de nos pieds, mais en ayant un nouveau lieu, on va se doter de plus d'espace, de plus d'outils et de plus de moyens pour essayer, parce que la compagnie et ses projets grandissent. [...] On veut que ce soit un équipement moderne. À travers le temps, toujours dans notre idée d'être une gang multidisciplinaire, il s'est ajouté des disciplines. On s'est acoquinés beaucoup dans les dernières années avec le monde du cirque», note l'artiste. «Des gens arrivent avec de nouvelles façons de croiser les disciplines qui vont avoir une influence énorme sur comment le lieu va se développer», pense-t-il.
Un prix pour la relève
Le mois dernier, Robert Lepage a choisi de remettre le prix Glenn-Gould de la relève, associé à son propre prix Glenn-Gould, à l'Orchestre d'hommes-orchestres, un groupe de Québec qui donne dans l'art multidisciplinaire. Une démarche dans laquelle Lepage se reconnaît. «Ils sont difficiles à définir. C'est toujours bien intéressant quand tu as un artiste et que tu n'arrives pas à le catégoriser. Ça m'intéresse parce que j'ai toujours été, même au début de ma carrière, intéressé par Vinci, Cocteau, des artistes que tu ne peux pas vraiment connaître si tu les catégorises. C'était pour moi des artistes très éclectiques, qui se nourrissaient de tout», raconte Robert Lepage. «L'Orchestre d'hommes-orchestres travaille vraiment dans cet esprit-là. [...] Ils se laissent pénétrer par tous les vocabulaires, ils sont en plus de très bons musiciens et de très bons interprètes. Je ne fais absolument pas ce qu'ils font, mais je me reconnais dans ce qu'ils font, l'esprit dans lequel ils travaillent.»