Rita Letendre devant Morixa a Dirge for Helios
Rita Letendre devant Morixa a Dirge for Helios

Rita Letendre, la femme abstraite

Josianne Desloges
Collaboration spéciale
Rita Letendre aura 84 ans le 1er novembre, et lorsqu'on lui demande si elle peint toujours, elle répond, le plus naturellement du monde : «Bien sûr!» Celle qui a fréquenté les automatistes parle avec animation et passion de la peinture, de la musique, de la vie, des lignes directrices interreliées dans son oeuvre et dans toute sa manière d'être. Inspirante rencontre.
<em>The Winds</em> de Rita Letendre
C'est un véritable paradoxe que cette artiste si inspirée par la vie soit née le jour de la fête des Morts. «Pour les Mexicains, c'est une très grande fête. C'est bien de célébrer une mort. On célèbre alors la vie d'une personne, l'entité qu'elle a été. Je trouve ça magnifique», philosophe-t-elle. «Mes tableaux sont tous comme la vie, à différents moments. Il y a des moments très doux et très pensifs et d'autres plutôt violents.»
Autour de nous, à la Galerie Michel Guimont, ses tableaux dansent littéralement dans la lumière. Ils murmurent, ils pleurent, ils vivent dans les éclats orangés et les verts vifs, les rouges profonds et les bleus obsédants. «La couleur peut chanter et danser, si on a les nuances exactes», dit justement Mme Letendre.
Elle a rencontré Borduas peu après la signature du Refus global, alors qu'elle était à l'École des beaux-arts de Montréal. «Un professeur nous a dit qu'il y avait une expo, qu'on appelait l'expo des rebelles, mais que ce n'était pas de la peinture. J'ai découvert là qu'on pouvait voir des âmes plutôt que des objets dans un tableau. Ça m'a fascinée», raconte la vieille dame, la voix chantante.
Aller au sujet
Elle prend pour exemple ces tableaux de grands maîtres où les personnages bibliques sont vêtus à la mode du XIVe siècle, une aberration anachronique qui, pourtant, cache une construction spatiale et une âme magnifique. «Le sujet me dérange, mais le tableau est merveilleux. S'ils avaient vécu aujourd'hui, ils auraient pu mettre l'esprit de ce tableau-là de façon non figurative. J'ai décidé que je voulais aller directement au sujet. Le sujet, c'est la toile, c'est ton état d'esprit au moment de peindre. J'ai toujours été abstraite.»
Lorsqu'elle peint, toujours, il y a de la musique. Du jazz dans les années 50 et 60, puis du classique, du Bach, du Mozart, du Wagner, de l'opéra. Longtemps, ses oeuvres ont été faites de minuscules pointes, qu'elle a fait vibrer de plus en plus jusqu'à obtenir de grandes masses en fusion et en affrontement perpétuels. On ne s'étonne pas qu'elle adore le ciel de La nuit étoilée de Van Gogh.
Le galeriste s'immisce dans la conversation le temps d'une question. «Vos toiles, j'y vois partout des choses concrètes, des aurores boréales, par exemple. Est-ce que ma vision est erronée?»
«Je vais vous dire une phrase de mon mari [Ulysse Comtois]. Un homme lui demandait ce que représentait sa sculpture, il a répondu : je le sais, mais je ne pourrai jamais vous le dire, parce que vous seriez obligé de penser que c'est seulement ça», répond la dame d'un ton rieur.
Quelle vie... Il faut l'entendre raconter la route entre Los Angeles et New York, Rome, dont il n'y a pas une rue qu'elle n'ait pas faite à pied. «J'ai eu une vie assez compliquée. J'ai vécu un peu partout, en Europe, au Japon, aux États-Unis. Je revenais toujours au Canada. Ça devait être un instinct, comme les oiseaux qui reviennent à la même date au printemps», glisse-t-elle.
<em>In a Wagnerian World</em> de Rita Letendre
Fonceuse
Et pourtant, la nomade a fait elle-même tous les meubles de sa maison, qui se trouve à Toronto. Dont une table qui peut accueillir 12 convives. Car si elle est de tempérament plutôt solitaire, son mari, lui, aimait la compagnie.
«J'ai eu la chance de trouver la peinture, et de ne pas être née au XVIIe siècle. J'ai pu peindre même si ce n'était pas tout à fait acceptable, une femme peintre, dans les années 50», souligne Rita Letendre. «Je suis peut-être réservée, mais quand j'arrive devant un obstacle, dans un tableau ou dans la vie, je fonce dedans.»
Une sélection des oeuvres de Rita Letendre peintes dans les 30 dernières années est exposée jusqu'au 14 octobre, au 273, rue Saint-Paul, Québec. Info : 418 692-1188