Comme 1981, son film précédent, 1987 est autobiographique. Il s'attarde aux frasques de Ricardo à 17 ans alors qu'il veut perdre sa virginité, aller à son bal, se lancer en affaires et voler des radios d'auto - tous des échecs lamentables.

Ricardo Trogi: la filière italienne

Ricardo Trogi dégage une bonne humeur communicative. Il y a de quoi. En ce matin resplendissant de juillet, ce fils d'immigrant est attablé dans l'un des plus grands hôtels de Québec pour discuter de sa carrière de cinéaste, à notre demande.
<p>Claudio Colangelo dans le rôle de Benito, le père de Ricardo</p>
<p>Au volant, Jean-Carl Boucher incarne Ricardo dans sa jeunesse.</p>
Le petit gars de Sainte-Foy mesure le chemin parcouru, lui qui ne voulait pas suivre les pas de son père dans la restauration. Mais c'est grâce à sa filiation italienne s'il «adore» raconter des histoires. Et aussi au destin...
«Ça vient du côté paternel. Mon père, ses frères, mes cousins, quand ils racontent de quoi... Mon père a connu la [Seconde] Guerre mondiale, il avait de ces histoires...», explique-t-il en entrevue au Soleil.
Ce qui explique qu'il a tenu à dédicacer 1987, son quatrième long métrage, à son père Benito. Du moins, en partie. Comme 1981, son film précédent, 1987 est autobiographique. Il s'attarde aux frasques de Ricardo à 17 ans alors qu'il veut perdre sa virginité, aller à son bal, se lancer en affaires et voler des radios d'auto - tous des échecs lamentables. Benito et sa mère Claudette y jouent évidemment un rôle central de trouble-fêtes.
Mais la raison la plus importante loge ailleurs : Ricardo a su que son père était mourant la même journée qu'il obtenait le feu vert de Téléfilm Canada. «C'était une journée weird. J'étais un peu mélangé. Et j'étais un peu inquiet de savoir comment j'allais gérer ça sur le plateau. Il est mort en décembre 2012, et je tournais au mois de mai. Finalement, ça s'est très bien passé.» Mais «j'aurais aimé qu'il le voie».
Probablement parce qu'il n'avait pas de «gros problèmes psychologiques non réglés. On s'était pas mal tout dit». Dont, à l'adolescence, qu'il ne tenait pas à être «un fils d'immigrant». «Je l'ai vu dans son visage que ce n'était pas une bonne chose à dire. Mais il était obsédé, comme beaucoup d'Italiens, par cette crainte de manquer de quelque chose. Il voulait que je travaille dans la restauration et ça me gossait. Je trouvais que je n'utilisais pas mon potentiel au complet et j'étais agacé par le fait qu'il ne pensait pas à regarder ailleurs que ça.»
Cela étant, Ricardo Trogi ne se sert pas de ses films pour régler des comptes avec sa famille. Il a fait lire le scénario de 1987 à sa mère et à sa soeur. Comme pour 1981. Première question de sa mère, à l'époque de la rédaction : «Est-ce que tu me fais sacrer?» «Oui, pas mal.» Réponse de Claudette : «Tabarnac», raconte son fils en rigolant. Pas question pour autant d'y changer quoi que ce soit. «C'est mon point de vue.» Il a beau avoir pris quelques libertés avec la réalité, «les affaires les plus gênantes sont arrivées pour vrai».
On pourrait estimer le processus narcissique, mais le réalisateur ne se donne pas le plus beau rôle, loin de là. Alors, pourquoi puiser dans son enfance et son adolescence? «Penses-tu que je ne me suis pas posé la question?» Après mûres réflexions, il croit simplement appliquer le con­seil d'un ex-prof de scénarisation : écrivez sur ce que vous connaissez bien pour que ce soit crédible. «Avant d'être narcissique, je pense que c'est courageux. J'ai pas la vie de Barack Obama. Je suis monsieur Tout-le-monde. Et je mise sur le fait que tout le monde a vécu des choses comme ça et va se reconnaître.»
Toucher les gens
C'est souvent en étant le plus personnel, en fiction, qu'on devient le plus universel. Ricardo Trogi, au fond, mise sur une recette éprouvée du cinéma américain, qui a fait les belles années du système hollywoodien : l'identification. Et un refus de l'artifice en faveur du naturalisme. «Ça ne fait pas des films qui vont dans l'extrême. Et il faut que tu sois vraiment sûr que les gens vont y trouver leur compte quand tu mises sur une strate de petits détails. Je n'ai pas la prétention de faire des films marquants, mais en misant là-dessus, ça le devient. Le but, c'est de toucher les gens, en gardant ça dans les limites du réalisme.»
Cette humilité de l'artisan fait en sorte que le réalisateur ne craint pas la télévision (Les étoiles filantes, Malenfant...). Il vient d'ailleurs de terminer le tournage d'une autre minisérie pour Séries+. Le berceau des anges sera diffusée en 2015.
«Je suis encore très heureux de faire ma job. Tout ce que je voulais, quand j'étais plus jeune, c'était d'être dans ce milieu-là, d'avoir la chance de réaliser et d'écrire. J'y repense des fois quand je remets en question [les réalisations à la télé] parce que moi, comme d'autres, on a l'impression qu'on ne retire pas le meilleur de nous parce que ça va trop vite.»
D'autant que sa carrière aurait bien pu ne jamais se concrétiser. Ricardo Trogi n'avait aucune idée de ce qu'il voulait faire dans la vie en sortant du secondaire, comme il l'explique en long et en large dans 1987. Mais le destin fait souvent bien les choses. Ou le hasard - appelez ça comme vous voulez.
Toujours est-il qu'au Cégep Garneau, il opte pour un cours de cinéma, en pensant que ce ne serait pas trop forçant. Le premier devoir de son prof Denis Desaulniers? Allez voir un film sous-titré. Le jeune Trogi s'est donc ramassé à la défunte édition locale du Festival du film de Mont­réal, au tout aussi défunt Cinéplex Charest, pour aller voir le seul film où il restait de la place : Hector, comédie populaire de Stijn Coninx (Marina).
Ce fut, eh oui, une révélation pour Trogi, dont le rapport au cinéma, à cette époque, est semblable aux jeunes de son âge. «Je me suis rendu compte qu'on pouvait écrire des niaiseries comme ça et que ça fonctionne, que c'est touchant et crédible. J'en suis sorti en me disant que je voulais faire quelque chose en création, que ce soit réalisateur, scénariste ou même acteur.»
Sur le coup, le visionnement déclenche surtout un intense épisode de cinéphilie. «J'allais tout voir au Clap, peu importe le film.» Maintenant qu'il a une fille de sept ans et travaille beaucoup, le cinéphile a été mis en veilleuse, mais «je vais y revenir quand ma fille sera plus grande». Et puis, à ce moment de sa vie, «je préfère faire des films que de les regarder».
La Course destination monde
Après cette rage de cinéphilie, Ricardo Trogi a pris le chemin de l'UQAM pour étudier en scénarisation. À 21 ans, «j'étais trop jeune pour écrire, trop pudique». Après une année, il décroche. Mais la Course destination monde, où les participants doivent réaliser de courts films de quatre minutes présentés à un jury à Radio-Canada, attire son attention.
À sa troisième tentative, en 1994-1995, il réussit à intégrer les rangs des concurrents, qui comprennent aussi Hugo Latulippe et François Parenteau. «J'ai décidé que ce serait ma porte d'entrée. J'ai pris ça très au sérieux. Je n'étais pas là pour voyager, puis faire un film si j'avais le temps. C'était le film qui primait. Et déjà d'avoir la réaction du public, c'était le fun. Tu ne passes pas 10 ans à faire des courts métrages et à courir des petits festivals. Je trouve ça tard, 38 ans, pour savoir si tu as un talent de cinéaste. Avec la Course, ça accélérait le processus. Comme je suis pressé et expéditif, ça cadrait bien avec moi.»
À son retour, Ricardo Trogi intègre le milieu de la production cinématographique. Son court métrage Seconde chance (1995) est présenté au Festival de Cannes. En plus de ses courts métrages, il réalise quelques campagnes publicitaires pour des clients prestigieux.
Québec-Montréal (2002), son premier long métrage coscénarisé avec Jean-Philippe Pearson et Patrice Robitaille, obtient un succès inespéré. Le film qui suit les destins croisés de plusieurs personnages sur l'autoroute 20 obtient plusieurs prix, dont meilleur film et réalisateur aux Jutra, et une existence prolongée en salle. Horloge biologique suivra en 2005 et dominera le box-office cette année-là.
C'est quatre ans plus tard que Ricardo Trogi amorcera son cycle autobiographique avec 1981. Sa nouvelle oeuvre, 1987, sera à l'affiche à compter du 6 août. Pas mal pour un gars qui a trouvé sa vocation par hasard...
<p>Une autre scène de <em>1987</em> avec Jean-Carl Boucher, à droite</p>
Ricardo Trogi
La comédie comme mode de vie
Ricardo Trogi n'est pas différent des humoristes et des réalisateurs qui privilégient la comédie : il est tombé dedans quand il était petit - à peu près vers 1981... Pour obtenir de l'attention. «Ça devient vite un canal que t'empruntes instinctivement.»
C'est donc naturellement qu'il se tourne vers la comédie. Mais pas question de tomber dans la facilité de la caricature outrancière en prenant des raccourcis ou en grossissant le trait. «C'est vraiment difficile quand tu te donnes le mandat que ce soit plausible. En partant de mes affaires, je garde ça plus proche de la réalité. Au risque d'être moins drôle, mais que ce soit plus vrai. C'est un mode de vie, qui se retrouve dans tout ce que je fais.»
Ce qui influence, évidemment, le regard qu'il porte sur le cinéma. S'il devait dresser une liste des 20 meilleurs films de l'histoire, il y aurait une place pour au moins une comédie. Et pas nécessairement «le plus grand Chaplin». «Ce pourrait être La chèvre de Francis Veber. Ou La crise de Coline Serreau.
«J'admire les comédies autant que les grands films parce que ça me fait autant de bien. L'élément divertissement au cinéma, on l'oublie vite quand on en écoute beaucoup. Mais ça demeure la base. Quand il te reste deux heures pour écouter un film et que ça fait six mois que tu n'es pas allé au cinéma, tu veux être sûr de ne pas te tromper», explique-t-il.
Le réalisateur cherche à retrouver, dans la mesure de son possible, le sentiment qu'il a éprouvé dans sa jeunesse en voyant des films comme Retour vers le futur ou Les aventuriers de l'arche perdue. Au fond, «l'aspect divertissement, c'est peut-être ça qui me drive le plus. De divertir les gens comme j'essaie de le faire dans un souper avec du monde.»