Élisabeth Forest, restauratrice de peinture devant l'Ecce Homo, une oeuvre du Calvaire d'Oka datant de 1775

Restauration du Calvaire d'Oka: ressusciter le patrimoine

Les restaurateurs qui s'affairent présentement au Centre de conservation du Québec sont en train de ramener à la vie de précieux bas-reliefs sauvés d'une vente aux enchères par la Fondation des Musées de la civilisation en 2011. Le mot résurrection semble même approprié, tant le travail de moine des conservateurs donne un nouveau souffle au Calvaire d'Oka, des sculptures peintes représentant le chemin de croix de Jésus.
<p>Tout le monde parle de son métier avec passion. Lors du passage du <i>Soleil</i>, Jean Dendy s'affairait sur une pièce d'art décoratif.</p>
<p>Marie Trottier scrute une gravure sur papier datant de la fin du XVIIIe siècle.</p>
La mission de conservation des musées constitue le côté caché de leurs activités, a rappelé Michel Côté, directeur général des Musées de la civilisation. «Et la conservation du patrimoine religieux deviendra excessivement importante dans les prochaines années. Les communautés religieuses sont presque en train de disparaître. Elles ont un riche patrimoine et elles ont participé au développement du Québec. On a une responsabilité particulière d'en garder des traces», a-t-il ajouté.
L'histoire derrière les sept tableaux sculptés du Calvaire d'Oka est étonnante. Créés vers 1775 par François Guernon dit Belleville, ils avaient pour but de remplacer les toiles installées dans les sept petites chapelles qui jalonnent un sentier de pèlerinage - et d'évangélisation - créé par les Sulpiciens dans ce qui est aujourd'hui le parc national d'Oka, dans les Laurentides.
À travers le temps, les bas-reliefs de bois, exposés à des conditions météorologiques difficiles, ont été peints et repeints... Et pas toujours pour le meilleur. En 1970, près de 200 ans plus tard, ils ont été retirés des petites chapelles blanches après avoir été vandalisés. Ce ne sera qu'en 2004 que de nouvelles copies, réalisées par Georges Vincelli, seront réinstallées. Les originaux, eux, ont failli être vendus aux enchères en 2011. Le Musée de la civilisation les a sauvés in extremis, par le biais de sa Fondation, pour la somme de 150 000 $.
Sauver des oeuvres d'art du patrimoine religieux québécois est une chose, leur rendre leurs lettres de noblesse en est une autre. C'est là que le Centre de conservation du Québec (CCQ), une agence gouvernementale rattachée au ministère de la Culture, est entré en jeu. Le centre de service, créé il y a 35 ans, accorde des heures de restauration aux musées nationaux. Le Musée de la civilisation a demandé au CCQ de redonner une nouvelle vie au Calvaire d'Oka.
Les grandes fresques de bois ont réservé quelques surprises aux restaurateurs. De nombreuses couches de peinture, d'apprêt et de vernis ont été ajoutées au fil des années pour réparer les dommages causés par le temps et les conditions météorologiques difficiles. À l'aide d'échantillons microscopiques, les conservateurs ont pu étudier la nature de ces différentes couches avant de tenter de les effacer.
«La polychromie originale était tellement fine et usée qu'on a décidé de ne pas y retourner. Il aurait fallu faire un travail de moine au scalpel pour un résultat qui aurait été décevant», explique Élisabeth Forest, restauratrice de peinture au CCQ.
Réflexion
La restauration d'oeuvres d'art demande ce genre de réflexion.
Dans le cas de l'Ecce Homo, un des sept tableaux du Calvaire d'Oka, présenté lundi par Mme Forest, il a finalement été décidé de retourner à la couche de peinture datant de 1823. Pour y arriver, il a fallu trouver la bonne recette de solvant pour enlever un vernis jauni et la plus récente couche de surpeint, appliqué dans les années 50. Une autre couche de peinture datant de la fin du XIXe siècle a aussi été retirée. La différence est flagrante. «La couche du XIXe siècle masquait vraiment la couleur et la finesse du travail du sculpteur», a commenté la restauratrice, en pointant notamment des détails au niveau de la chevelure et de la teinte de la peau.
Cette mise à nu a aussi permis de découvrir une sorte de peinture bien spéciale dans le vert du vêtement du personnage de droite. «C'est une peinture verte à base de cuivre et d'arsenic. C'est une base très toxique, que je ne connaissais pas», a précisé Élisabeth Forest. «C'est un genre de pigment qu'on retrouvait surtout sur du mobilier.» Une raison pour l'expliquer est peut-être justement la rareté de tableaux sculptés sur bois comme le Calvaire d'Oka au Québec.
Après près de 800 heures de travail, la restauration de l'Ecce Homo n'est toujours pas terminée. Il reste de la peinture à nettoyer, des retouches à faire, et la reconstruction du tableau, constitué de larges lattes de bois, est aussi prévue. Un nouveau vernis protecteur sera appliqué en dernier lieu. Le Musée de la civilisation prévoit exposer le Calvaire d'Oka en formule «Rare et précieux» au printemps 2015, pour montrer la différence entre l'Ecce Homo restauré et les autres tableaux.
<p>Claude Belleau redore un reliquaire.</p>
«Comme un monastère»
Les tableaux du Calvaire d'Oka ne sont pas les seules pièces du Musée de la civilisation (MCQ) à être confiées aux soins du Centre de conservation du Québec (CCQ). Lors du passage du Soleil, Ariane Lalande s'affairait à redonner du lustre à des médailles appartenant à l'institution de la rue Dalhousie. Sa voisine, Jean Dendy, travaillait quant à elle sur une pièce d'art décoratif appartenant au Musée McCord Stewart, à Montréal.
Dans une autre pièce, Claude Belleau et Claude Payer redoraient un reliquaire. Plus loin, dans l'immeuble, c'était Marie Trottier qui observait de près une gravure sur papier datant de la fin du XVIIIe siècle, appartenant à la collection du Séminaire de Québec, elle-même rattachée au MCQ. Ils parlent tous avec passion de ce métier qui exige patience et minutie.
«Ce que vous voyez aujourd'hui est le résultat d'un choix judicieux du gouvernement à l'époque de concentrer en un seul endroit une équipe de spécialistes, ce qui évidemment n'empêche pas les musées d'avoir dans leur équipe des gens qui font de la conservation préventive», distingue René Bouchard, directeur général du CCQ.
Dans les grandes salles lumineuses de l'immeuble situé au coeur du parc industriel Jean-Talon, l'ambiance est très paisible. «Nos employés ont des dialogues souvent obscurs avec des oeuvres extraordinaires. C'est quasiment comme un monastère, ici», a imagé René Bouchard. Ils sont une cinquantaine d'employés à se consacrer à la restauration d'oeuvres et d'objets les plus divers : tableaux, sculptures, tapisseries, oeuvres sur papier, reliquaires, antiquités, objets amérindiens, art public...
L'agence gouvernementale, qui fête ses 35 ans d'existence cette année, offre ses services aux musées nationaux et privés, aux organismes de préservation du patrimoine, aux centres d'archives, aux universités, aux municipalités, aux entreprises et même aux particuliers! Certains clients, comme le MCQ, qui est un musée national, bénéficient d'un certain nombre d'heures gratuites financées par l'État.