Rencontres avec un jeune poète relate la complexe amitié entre le dramaturge Samuel Beckett (formidable Stephen McHattie) et le jeune Paul Susser (Vincent Hoss-Desmarais).

Rencontres avec un jeune poète: en attendant Beckett

La prémisse de Rencontres avec un jeune poète est à la fois banale et extraordinaire. Deux hommes d'une grande différence d'âge se lient d'amitié. Voilà pour le lieu commun. Sauf que le premier est un jeune poète doué et que le second s'avère être nul autre que l'immense dramaturge Samuel Beckett - leur rencontre va changer à tout jamais la vie du jeune homme, mais pas nécessairement pour le mieux. Voilà pour l'inouï.
Le film de Rudy Barichello (Ismaël) s'ouvre sur la dernière représentation d'Oh les beaux jours (1961) où Lucia Martell (Maria de Medeiros) interprète Winnie. La diva fantasque se met ensuite en tête d'interpréter Krapp, le personnage le plus autobiographique et masculin de Beckett. Pour ça, elle se doit de convaincre le curateur de l'oeuvre du Nobel de littérature, Paul Susser (Vincent Hoss-Desmarais avec un look à la Rufus Wainwright).
La situation va replonger le sombre Susser dans ses souvenirs impérissables. En octobre 1968, le jeune poète d'alors rencontre Beckett (formidable Stephen McHattie) dans un petit café français. Ils se voient souvent dans ce café peuplé par les personnages de Beckett (Vladimir et Estragon, les inénarrables «clowns» d'En attendant Godot, sont accoudés au bar). Leur complexe amitié va s'étendre pendant deux décennies, jusqu'à la mort du dramaturge irlandais.
Il y a un lien paternel, bien sûr, mais l'intelligence du mentor est telle que le jeune homme plongera dans les affres de la page blanche, préférant cette amitié autodestructrice et les parties d'échecs arrosées avec le maître plutôt que la création.
La structure mise en place permet au réalisateur québécois de jouer avec la temporalité, mais aussi avec les perceptions de ce récit truffé de citations en voix hors champ. En fait, il tente avec assez de succès que le long métrage soit beckettien dans son esprit et dans sa forme.
Fascinant moment de cinéma
Les clés de lecture sont loin d'être offertes sur un plateau au spectateur. Si celui-ci est peu familier avec l'univers absurde et minimaliste de Beckett, il risque d'être désarçonné. Rencontres avec un jeune poète traite aussi du processus créatif et des difficultés inhérentes à la mission artistique des deux écrivains: exprimer l'indicible (le recueil de Susser est intitulé Dialogues du silence).
Du cinéma d'auteur, certes exigeant, mais avec ses récompenses. Car il y a aussi cette formidable et émouvante relation entre les deux hommes, magnifiquement photographiée par Michel La Veaux (gagnant récent du Jutra pour Le démantèlement), dans une mise en scène inspirée de Barichello - il y a de superbes plans.
Toute l'histoire secondaire avec l'actrice m'est toutefois apparue beaucoup plus plaquée, même si elle sert de prétexte au récit et qu'elle permet un bel épilogue. D'autant que le jeu de Hoss-Desmarais (Whitewash) et de Medeiros (Henry et June) est (trop) affecté.
Reste que ce film est un fascinant moment de cinéma malgré ses petites imperfections. Et une belle occasion de découvrir une vision singulière de Beckett, l'homme derrière l'auteur. 
Au générique
Cote: ***
Titre: Rencontres avec un jeune poète (v.o.a. s.-t.f.)
Genre: drame
Réalisateur: Rudy Barrichelo
Acteurs: Vincent Hoss-Desmarais, Stephen McHattie, Maria de Medeiros
Salle: Clap
Classement: général
Durée: 1h25
On aime: le sujet et son traitement inventif, la photo de Michel La Veaux
On n'aime pas: le volet avec l'actrice, la musique parfois envahissante, le jeu plaqué