En faisant l'acquisition de L'Ancre des mots, Michel Boucher souhaite se spécialiser dans la vente de livres de référence, de l'histoire de la Nouvelle-France et du patrimoine bâti.

Relever l'ancre, encore

Vous vous souvenez de cette librairie à donner? C'était en septembre, le vieux proprio de L'Ancre des mots n'en pouvait plus, il avait dit: je la donne, c'est tout, je tourne la page pour de bon.
Il a donné sa bouquinerie, avec 50 000 livres, à trois jeunes. Il était jeune quand il a commencé, c'était il y a 27 ans, il ne connaissait rien aux livres, quelqu'un lui avait donné une chance. Il a donc donné une chance à trois jeunes qui ne connaissaient rien aux livres. J'ai parlé d'eux au début, quand ils ont repris le commerce, rénové le minuscule local de l'avenue Maguire, trié les livres.
Ils étaient trois jeunes au début, restaient Cassy Giguère et Alexandre Prieur. Alexandre passait la semaine à la librairie, Cassy, la fin de semaine. Les soirs de semaine, elle travaillait dans un bar pour payer les factures. Comme Gaétan Genest avant eux, leur appart servait d'entrepôt.
Chaque fois que je les voyais, ils avaient un nouveau projet, une nouvelle idée. Un jour, ils voulaient vendre du café fait avec de la poudre de champignons, un autre, ils voulaient faire un réseau de dons de livres. Ils voulaient tout classer, tout informatiser, rebrancher le téléphone.
Rien de tout ça n'est arrivé.
Il y a un mois, ils ont vendu la librairie.
Pas si fort, je vous entends vous indigner, vous dire que ça prend un front de boeuf pour vendre ce qu'ils n'ont pas payé. Le nouveau propriétaire, Michel Boucher, trouve ça normal. «Ils ont travaillé fort, ça vaut quelque chose.» Ils se sont entendus sur le prix, quelques milliers de dollars.
Michel est un libraire, il connaît les livres, ce qui est une bonne chose quand on reprend une bouquinerie qui va à vau-l'eau. Et puis, quand on paye pour quelque chose, ça lui confère une certaine valeur.
Michel a 49 ans, a toujours voulu avoir sa petite librairie. Il en a eu une pendant quelques années à Lévis, trouvait que ça faisait beaucoup de voyagement. Le gars habite tout près de l'avenue Maguire. Le plus drôle, c'est qu'il a approché Gaétan Genest il y a quelques années pour racheter L'Ancre des mots.
«Il demandait trop cher.» Il a essayé de négocier, en vain.
Les deux hommes se sont parlé ces dernières semaines, Gaétan est content de voir un libraire reprendre la barre. Michel est content que Gaétan soit content, Alexandre et Cassy sont contents de sacrer leur camp. «C'était trop, résume Cassy. On était juste à bout de souffle. On a appris plein d'affaires, les auteurs classiques français, tout ce qu'on trouve dans les livres, c'est quoi avoir une business
C'est déjà ça.
Alexandre et Cassy étaient tout feu tout flamme, Michel est «réaliste». Il a hésité quelques semaines avant de se lancer. «Ils ont fait un bon bout de chemin, mais il en reste beaucoup à faire. Il faut changer toutes les étagères, ils les avaient faites en bois brut, mais ça abîme les livres.»
Il a trié les milliers de bouquins, les a presque tous donnés à l'organisme Ordi-livres, qui en récupérera le papier. «La majorité des livres qui restaient n'avaient plus de valeur, ils étaient brisés, avaient pris l'eau. J'ai donné 1000 boîtes, j'ai gardé environ 3000 livres.» Ajoutés aux 12 000 qu'il a chez lui, ça lui fait un bon fonds de commerce.
Michel veut se spécialiser dans les livres de référence, l'histoire de la Nouvelle-France, le patrimoine bâti. «Je vais aussi vendre des best-sellers, ça marche bien, à la moitié ou au quart du prix du neuf. Il y a un marché pour le livre usagé, mais il faut savoir leur valeur et les vendre à un prix raisonnable.»
Michel est en train de faire rebrancher le téléphone, il aura même Internet sur place. «C'est pratique pour faire des recherches sur les livres.» C'est une évidence, mais personne avant lui ne l'avait fait. Comme installer une caisse enregistreuse. «J'en avais acheté une usagée en me disant qu'elle servirait un jour.»
Le jour est venu.
La caisse n'enregistre pas grand-chose depuis un mois. «Le commerce était au point mort. La première semaine, c'était épouvantable! J'ai fait une journée où j'ai vendu pour 5 $. C'est comme une tortue qui recommence à marcher. J'ai confiance. Je veux que ça continue, je veux la remonter.»
Il sait qu'il ne se mettra pas riche avec ça. «Si j'arrive à me tirer d'affaire, je serai content. Je fais ça pour l'amour des livres. J'ai toujours lu, j'ai commencé très jeune, à six ans, j'avais déjà des lunettes! Je me dis que, dans la vie, il faut suivre ses passions. J'en ai deux, les livres et l'horticulture.»
Il faut cultiver ses passions.