Selon Maurice Tardif, directeur du CRIFPE à Montréal, la précarisation des enseignants, en plus des salaires qui stagnent et la faible reconnaissance publique, font en sorte que la profession n'est pas très attractive.

Redorer le blason des enseignants

Il serait difficile de cacher le malaise enseignant ressenti actuellement dans les écoles québécoises. Les statistiques sont probantes: la précarité grandissante conduit environ un enseignant sur cinq à quitter la profession après seulement quatre ou cinq années de travail dans le milieu. Comment en sommes-nous arrivés à cette situation?
Maurice Tardif, directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE) à Montréal, décrit cette réalité dans son plus récent ouvrage intitulé La condition enseignante au Québec du XIXe au XXIesiècle. Il note «une précarisation très importante [plus de 40 %] d'une partie des enseignants qui, depuis 30 ans, doivent travailler à temps partiel et de manière instable dans plusieurs écoles». En d'autres termes, un enseignant sur deux, qui cumule en moyenne 17 ans de scolarité, est précaire durant une période qui varie entre 5 et 15 ans.
Cette précarité, en plus des salaires qui stagnent et la faible reconnaissance publique, fait en sorte que la profession n'est pas très attractive, selon Maurice Tardif. De surcroît, le nombre grandissant d'élèves en difficulté dans chaque classe oblige l'enseignant à intervenir sur plusieurs fronts, tant sur le plan scolaire que psychosocial. «Un enseignant est un spécialiste de l'apprentissage, pas un spécialiste des troubles de comportement ni un psychologue», lance le directeur.
Une profession divisée
Le nombre d'enseignants a peu varié depuis trois ans. On assiste plutôt à une division du travail parmi les professionnels des milieux scolaires, notamment à cause de l'intégration des élèves en difficulté dans les classes régulières. L'effectif des professionnels non enseignants (PNE), soit les orthopédagogues, les psychoéducateurs, les psychologues, les orthophonistes, les conseillers d'orientation, les conseillers pédagogiques et les travailleurs sociaux, a augmenté de 16 % entre 1990 et 2000. De son côté, le personnel technique incluant les éducateurs spécialisés et les responsables des services de garde en milieu scolaire, par exemple, a connu une croissance exponentielle de 141 % durant la même période. Il faut noter cependant qu'un nombre important du personnel technique est à statut précaire et est constitué souvent de femmes. La plupart des enseignants interrogés dans ce cahier (voir portraits) ont évoqué un manque de ces techniciens pour les soutenir.
À la condition instable des enseignants s'ajoute la mise en place de nombreuses réformes à la suite des États généraux de 1996. «Beaucoup d'énergie a été investie dans les réformes qui ne concernent pas l'enseignement, par exemple la décentralisation, l'imputabilité, les contrats de performance», souligne M. Tardif. Des programmes inadaptés à la réalité du travail sur le terrain, voilà ce que révèle une enquête réalisée par le directeur du CRIFPE. «Quelque 75 % des enseignants du Québec croient que les réformes de 1998 à 2008 n'ont pas contribué à l'apprentissage des élèves.» Alarmant, ce chiffre traduirait le manque de consultation des enseignants lors de l'adoption de nouvelles mesures éducatives. «Les enseignants sont comme des ouvriers d'usine : ils travaillent sur la chaîne de montage. Le boss décide d'une réforme, il accélère la chaîne de montage. Quand tu es en bas, c'est toi qui vois le produit passer, il faut que tu l'attrapes! C'est la même chose pour les enseignants. Ils sont sur le plancher», affirme Maurice Tardif.
Pour mieux répondre aux besoins criants des enseignants québécois, il est impératif, selon M. Tardif, d'investir davantage dans l'éducation publique. Il explique : «Les meilleures écoles au monde selon les standards internationaux sont dans les pays qui ont des systèmes publics comme en Finlande et en Suisse», fait-il remarquer. De plus en plus d'enseignants quittent le réseau public pour se diriger vers l'école privée. En parallèle, l'école publique souffre et manque de financement pour assurer un service de qualité aux élèves. «Jusqu'à maintenant, l'éducation était un bien public. Si l'éducation devient une marchandise, ceux qui ont de l'argent vont se payer une marchandise de meilleure qualité. À long terme, on entrera dans une mécanique de division de l'école. On va revenir en arrière, c'est-à-dire que l'origine sociale des jeunes va déterminer leur parcours scolaire», s'inquiète M. Tardif.
Ce portrait aux traits sombres de la profession ne s'améliorera pas tant que des changements considérables ne seront pas opérés. L'expert assure que des mesures doivent être prises : une plus grande consultation des enseignants dans les prises de décisions, une diversification de carrière - par exemple, une implication auprès des universités dans la formation des nouveaux enseignants -, une émulation (incitation à se dépasser), ainsi qu'une collaboration plus soutenue des parents, suggère M. Tardif.