Quoi de neuf, Madame Charbonneau?

C'est quand même bizarre... Pendant des années, tout le débat politique a porté sur les scandales appréhendés dans l'attente du moment où la commission Charbonneau ouvrirait le chapitre du financement des partis politiques et de l'octroi des contrats gouvernementaux. Et voilà que tout à coup, les révélations devant les commissaires semblent perdre tout intérêt.
«Les contrats du MTQ [ministère des Transports du Québec] aux grands donateurs politiques», titrait Le Devoir mercredi... en page 7! Le Soleil a publié la nouvelle en page 8, le Journal de Québec en page 5, La Presse en page 14. C'est un peu comme si on s'y attendait. Pourtant, la même nouvelle aurait fait un tabac, l'an dernier. On y apprend que les firmes de génie-conseil qui ont le plus profité des contrats du ministère des Transports de 1997 à 2012 ont versé 8,3 millions $ au Parti libéral du Québec (PLQ), 5,3 millions $ au Parti québécois (PQ) et 1,2 million $ à l'Action démocratique du Québec (ADQ). Même constat chez les gros entrepreneurs : 1,5 million $ au PLQ, 639 944 $ au PQ et 147 137 $ à l'ADQ.
Les libéraux ont été au pouvoir pendant neuf ans durant cette période, les péquistes six, ce qui explique en partie l'écart entre les sommes recueillies. Mais peu importe la raison, tout le monde a mangé au râtelier des ingénieurs et des entrepreneurs pendant cette période. On appelait ça «le financement sectoriel», par opposition au financement populaire des soupers spaghettis, des épluchettes de blé d'Inde et des cocktails à 40 $ dans les circonscriptions. Le financement sectoriel, tout le monde savait que ça existait dans les partis politiques. Mais c'était la responsabilité de la permanence et de solliciteurs professionnels. C'est ce qui fait que la plupart des élus ne s'y sont pas sali les mains et peuvent prétendre ne jamais avoir été informés de l'utilisation des prête-noms par les entreprises sollicitées. Mais tout le monde savait ou se doutait que ça existait.
Il faudra que la commission Charbonneau trouve de bien grands coupables pour nous surprendre d'ici le mois de juin. Mercredi, un ex-patron de Sintra, Normand Bédard, a décrit en détail le système de collusion qui existait entre les entrepreneurs jusqu'en 2012. C'était intéressant et certainement pertinent au mandat des enquêteurs parce que ces pratiques ont coûté cher aux contribuables. Mais aux fins de la nouvelle, c'était beaucoup moins sensationnel que les échanges d'enveloppes entre les patrons de la mafia, les entrepreneurs et certains ingénieurs corrompus de la Ville de Montréal.
Il n'est pas impossible que la commission Charbonneau nous surprenne à nouveau, mais il faudrait qu'elle aille très haut dans la hiérarchie des partis politiques ou des ministères, pour reprendre sa place à la une des journaux et en manchette des bulletins de nouvelles.
Le problème du financement des partis politiques est derrière nous depuis que l'Assemblée nationale a légiféré pour limiter à 100 $ par année le montant maximal autorisé par citoyen. Quant aux pratiques de collusion des entreprises et des faux «extras» chargés aux donneurs d'ouvrage, elles ont cessé depuis que la police et le Bureau de la concurrence sont aux trousses des coupables. Elles reprendront certainement un jour si les gouvernements ne sont pas vigilants, mais c'est de l'histoire ancienne... pour le moment.
Il reste à savoir si les gros donneurs d'ouvrage, comme le ministère des Transports ou Hydro-Québec, étaient au courant de ces pratiques, s'ils ont fermé les yeux, et s'il y a eu des cas de complicité ou de corruption, comme à Montréal. Le travail de la commission consistera ensuite à nous dire comment éviter la répétition de telles situations à l'avenir. Comme les politiciens n'ont plus besoin de l'argent des entreprises pour financer leurs campagnes électorales, il leur sera peut-être plus facile d'aller de l'avant avec les recommandations des commissaires Charbonneau et Lachance.