Chaque semaine, Godelieve De Koninck se rend dans trois CHSLD de la ville afin de faire la lecture aux personnes âgées.

«Qui veut avoir son horoscope?»

Sur la table, des livres et des journaux. Autour de la table, en demi-cercle, 10 chaises berçantes, presque des fauteuils. Deux fauteuils roulants, quelques cannes blanches. Derrière la table, Godelieve De Koninck s'installe.
Silence.
«On commence avec le journal, comme d'habitude.» Elle a sa routine, Godelieve, depuis le temps qu'elle fait la lecture dans trois centres pour personnes âgées de la ville, des CHSLD. Elle a commencé ici, au Centre Louis-Hébert, il y a six ans, en a ajouté un deuxième il y a quatre ans, un autre il y a deux ans. Elle y va chaque semaine, une heure chaque fois, arrive avec un gros sac rempli à ras bord.
Elle fait ça toute seule, aimerait bien que d'autres se joignent à elle. Godelieve rêve d'une équipe volante, «on pourrait aller à plus d'endroits». Son projet s'appelle Liratoutâge, elle a trouvé le nom, a offert ses services aux CHSLD où elle va. Ils ont dit oui, ils sont contents. Pour certains résidants, c'est leur seule visite de la semaine, comme ce vieux Colombien aveugle qui ne parle pas un mot de français.
«Il ne manque pas une semaine. Je ne sais pas trop pourquoi il vient», s'interroge Godelieve. Il vient pour entendre sa voix, il vient parce que ça lui permet d'attendre quelque chose pendant la semaine. Quand l'heure de la lecture est finie, il retourne dans sa chambre attendre la semaine prochaine. C'est important, surtout quand on est vieux, de ne pas avoir juste la mort à attendre.
À sa façon, Godelieve est une trompe-la-mort.
Pendant la semaine, elle prépare ses lectures, découpe les journaux, glane des livres à gauche et à droite. Elle commence par les nouvelles du matin, le jour où j'y étais le Carnaval venait de dévoiler le nom des sept duchesses. Les vieux étaient contents, ils pourront dire qu'ils ont vu ça de leur vivant, manque juste les Nordiques.
Une dame a demandé les noms des duchesses, Godelieve les a lus patiemment. Elle leur a parlé de cette mère qui poursuit une ligue de hockey pour la commotion cérébrale de son fils. Au Centre Louis-Hébert, les vieux de Godelieve ne voient plus rien, ils ne pourraient pas lire le journal même s'ils le voulaient. D'où ce silence quand elle s'installe, quand ils entendent le papier se froisser sous ses doigts.
«Voulez-vous votre horoscope?» Tout le monde lève la main en disant «moi, moi!», comme des enfants d'école qui veulent donner la réponse à la question du professeur. Pendant que Godelieve lit, l'avenir est une suite d'improbables rebondissements. Ce matin-là, madame Poisson ne devait «pas hésiter à se permettre une dose de fantaisie». Ça l'a fait sourire, c'est déjà ça.
Monsieur Lion aussi voulait savoir. «Si vous souhaitez apporter des modifications au fonctionnement d'un groupe, on ne devrait pas vous mettre de bâtons dans les roues.» La vie fait bien les choses, vu que monsieur Lion est en fauteuil roulant. Et puis le groupe, il est parfait comme ça.
«On passe au roman ou au Sélection?» Le roman attendra. Godelieve a reçu le numéro de décembre, elle sait que ça marche toujours bien, le Reader's Digest. Il n'y a pas de lectures coupables. Elle s'arrête sur un article rappelant l'arrivée du bébé royal, vu par un journaliste qui a fait le pied de grue «à fixer une porte» pendant des jours pour «20 minutes très excitantes».
Ça marche, Godelieve connaît son monde. Elle dépose le Sélection. «Notre petit roman japonais?» Ça opine autour de la table. Elle rappelle ce qui s'est passé la semaine dernière, lit quelques pages, une histoire de famille dans les poussières de Nagasaki. Elle reprend le Sélection pour «l'heure des blagues».
Godelieve a apporté sept livres ce jour-là, elle a marqué les pages avec des Post-it de toutes les couleurs. Elle y butine, alterne entre le sérieux et le léger, appelons ça l'approche Mini Wheat. Après une histoire tirée de son «livre avec des vaches» en joual, une fable de La Fontaine, La laitière et le pot au lait.
Ça finit, eh oui, il faut bien que ça finisse, avec un poème de Gilles Vigneaut, J'ai ouvert mes yeux...
J'ai ouvert mes yeux trop grands
Pour regarder le ciel
Il est venu lourd de nuages
Et mon regard les a tôt reconnus
Ils sont restés là suspendus
Tout juste au-dessus de ma tête
Quand Godelieve est là, ces vieux-là oublient leurs yeux brouillés par les nuages. Ils oublient les nuages aussi. Ils ferment les yeux et ouvrent les oreilles toutes grandes pour laisser entrer un peu de soleil.