Au lit, avez-vous une place attitrée? Côté gauche ou droit... une question de territoire, direz-vous.

Qui part à la chasse...

Au lit, à table, sur le canapé, avez-vous une place attitrée? Côté gauche, chaise du bout, coussin du milieu... une question de territoire, direz-vous. Et gare à ceux qui oseront s'en approcher.
Parlez-en à Sheldon Cooper de la sitcom américaine The Big Bang Theory. Un inconditionnel du coussin droit (ou gauche, selon le point de vue) au salon. Il existe même un t-shirt avec le fameux sofa en cuir marron et un drapeau pour désigner l'aire protégée de Sheldon : «Restricted Area!»
Chez le commun des mortels, les habitudes les plus tenaces en matière de place semblent être dans la chambre à coucher.
Évoquez le sujet entre amis, et le débat est lancé : «Avez-vous un côté de lit réservé?» «Ben voyons, pas vous?» «Non.» Consternation à peine dissimulée des cinq couples devant nous : «Vous êtes bizarres.»
Je dirais simplement pratiques. Nous passons de gauche à droite, indifféremment, selon l'humeur et les besoins du moment. Pour être plus près de la salle de bain ou du réveille-matin.
À bien y penser, un ami réalise que même à l'hôtel, lui et sa douce conservent leur côté respectif. «Et quand on change, on se sent exotiques!»
Impossible pour la plupart de seulement imaginer ESSAYER changer de place. «Dans mon lit, c'est mon oreiller, mon espace, mon air...»
Et y'a tous ceux qui font de l'insomnie s'ils sont relayés du mauvais bord. Pas facile quand on est célibataire et qu'on doit sans cesse s'adapter.
Prenez mon ami. Quand il est tout seul dans son plumard, il s'endort à gauche, se réveille à gauche. La table de nuit de gauche déborde de bidules alors que celle de droite est vide. Il a eu une blonde qui dormait à droite. Tout roulait. Ensuite, une autre lui disputait sa gauche. Pas de veine. Au moins, il peut se consoler, chien et chat savent à quoi s'en tenir.
Un peu de politique? Un collègue centre-gauche dort à gauche alors que son papa ultraconservateur pieute à droite. Oubliez donc l'explication génétique.
Traits de caractère, une amie très cartésienne et rationnelle se couche à gauche, alors qu'une autre, artiste et hippie, sommeille à droite. Question d'hémisphère.
Avez-vous entendu parler de la théorie de la caverne? J'ai lu un truc du genre que depuis la nuit des temps, les hommes dorment souvent près des ouvertures (de la grotte, de la pièce), un comportement lié à leur fonction de protecteur. Comme certains galants marchent toujours du côté de la rue, d'où vient la menace.
Dans le courant feng shui, le côté gauche du lit est yang et se rapporte au masculin, mais... il est conseillé à la femme d'y dormir afin d'équilibrer son tempérament yin, m'explique Francine Pelletier, designer feng shui. Et l'homme dormira à sa droite pour apaiser sa personnalité yang.
Selon la chaîne d'hôtels britanniques Premier Inn, qui a sondé 3000 clients, ceux qui dorment à gauche sont plus joyeux, positifs et plus enclins à attaquer une journée chargée et stressante. Tandis que ceux allongés à droite se réveilleraient de moins bonne humeur. Faudra revoir l'expression se lever du bon pied (qui sous-entend le droit).
Passons à table, où il y a aussi des classiques. Le patriarche qui trône à une extrémité. La maîtresse de maison qui se tient toute proche de la cuisine et dépose à peine une fesse sur son siège.
Chez nous encore, c'est la chaise musicale. Papa, fiston, maman, cocotte. Fiston, cocotte, papa, maman... Dans l'ordre, dans le désordre, peu importe. Et quand famille et amis se greffent à nous, le champ est libre. Nous sommes contre-étiquette.
Selon les règles du savoir-vivre, lors d'un souper, il est de mise de désigner les places et d'alterner hommes et femmes, sans nécessairement conserver les couples (excepté les fiancés et les jeunes mariés de moins d'un an, vous voilà renseignés).
«Combien de fois vais-je recevoir l'ordre d'épouser l'homme assis à côté de moi à table?» s'exaspère Mary dans la série Downton Abbey.
Au-delà de l'étiquette, on se donne tant de mal à répartir les gens selon les humeurs, les affinités, les antipathies, les grands parleurs, note Hélène Morrissette, psychologue et psychanalyste.
Autrement, elle pense aux enfants qui ont hâte d'obtenir ENFIN leur place à la tablée des grands.
«On peut décliner tout ce qu'on veut autour de : prendre ma place, avoir ma place, perdre ma place. Des indicateurs de notre territoire, de nos valeurs.» Elle ajoute qu'une place concrète signifie une place symbolique.
Si quelqu'un meurt et que sa place est conservée autour de la table, il y a un message. Comme le contraire peut exprimer qu'on a tourné la page. «Les places veulent dire quelque chose pour les gens qui les occupent et les regardent.»
Il y a aussi les places gagnées au fil des ans, au mérite. La case de stationnement du vice-président.
«Les choses banales ont leur importance dans le fond», résume Mme Morissette.
Typiquement humain.