Qu'est-ce qui n'a pas marché entre le gouvernement et les étudiants?

Dès qu'a débuté la séance de signature de l'entente de principe entre le gouvernement et les étudiants, samedi dernier, les présidents des centrales syndicales ont quitté les lieux sans attendre la fin, convaincus que tout était réglé. Puis, les leaders étudiants sont sortis «relativement» satisfaits, suivis des ministres. Il manquait toutefois une pièce majeure au dossier: une compréhension mutuelle sur la nature précise des communications qui allaient suivre. Une série d'entrevues effectuées par Le Soleil, sous le sceau de la confidentialité, permet de conclure que si cet accord a échoué, c'est en partie à cause d'un problème de communication. Petite histoire d'un grand échec.
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Le S.O.S. aux syndicats
Quand Jean Charest a reçu les présidents des centrales syndicales, le mercredi 2 mai, le gouvernement avait déjà conclu que les négociations bilatérales étaient vouées à l'échec. La méfiance était trop grande. C'est à partir de ce moment qu'on a décidé d'agrandir le cercle de discussion et d'y impliquer les syndicats, ainsi que les représentants des universités et des cégeps. Du côté syndical, il a été clair dès le départ que toutes les associations étudiantes devaient être représentées. Quand il a reçu l'invitation du gouvernement, le 3 mai, le président de la CSN, Louis Roy, a communiqué avec ces associations, en commençant par la Coalition large de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE), pour s'assurer qu'elles étaient favorables à une telle table de discussion.
Lors de leur rencontre de la veille avec Jean Charest, les présidents de centrales avaient tenté en vain de le convaincre de bouger sur les droits de scolarité. «Nous avions suggéré que le gouvernement maintienne sa hausse, mais qu'il la laisse de côté, le temps de faire des études sur le sujet» a-t-on expliqué au Soleil. Peine perdue. C'est donc pleinement conscients que la rencontre de vendredi n'en serait pas une de négociation sur le fond du litige, mais simplement de sortie de crise, que les patrons des centrales syndicales se sont amenés à Québec. L'invitation du gouvernement, à la veille du conseil général du Parti libéral, a d'abord suscité la méfiance au sein du mouvement étudiant. Jeudi soir, Martine Desjardins de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) a fait savoir qu'elle n'était pas disponible le lendemain, et suggéré que l'on reporte le tout au lundi. Line Beauchamp tenait à commencer les discussions le vendredi, estimant qu'elle perdrait son mandat de s'asseoir aux côtés de la CLASSE si les manifestations prévues à Victoriaville tournaient à l'émeute. Elle a demandé l'intervention des leaders syndicaux. En fin de soirée jeudi, les représentants de la CLASSE ont accepté la rencontre, mais à la condition que la FEUQ y participe, et que la tenue de ces négociations soit rendue publique. «Pas question, a-t-on expliqué, de jouer dans des scénarios secrets avec le gouvernement.» Ce n'est que vers 7h30 le vendredi matin que la FEUQ a confirmé sa présence, mais pour 16h au lieu de 13h, tel qu'il était demandé par le gouvernement.
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Le marathon des négociations
Dès 16h, les négociations démarrent avec des mises en situation de la part de tous les intervenants. Mais le climat devient rapidement très tendu lorsque la violence éclate à Victoriaville. Branchés sur Twitter et les réseaux sociaux, les étudiants suivent la situation à la minute près. On raconte que le chef de cabinet de Line Beauchamp, Philippe Cannon, demande alors à Louis Roy de la CSN d'exclure la CLASSE des discussions en raison de cette émeute. D'où venait la demande? De Jean Charest? Impossible de confirmer. Quoi qu'il en soit, les syndicats demandent aux leaders étudiants de faire un appel au calme, ce à quoi ils acquiescent immédiatement. Les négociations reprennent.
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Le comité provisoire
L'idée de la création d'un comité provisoire chargé de trouver des économies dans les universités est lancée très tôt en soirée. Elle suscite une longue controverse. «Je les ai entendus toute la nuit, raconte un participant. Les étudiants répétaient qu'il y avait des économies à faire là. Certains recteurs disaient qu'il n'y en avait pas du tout. Mme Beauchamp n'était pas convaincue. Elle disait qu'il y avait des économies à faire, mais que ça l'étonnerait qu'il y en ait à la hauteur que le prétendaient les étudiants.»
La composition du comité provisoire suscite également de longs débats. Qui aura la crédibilité et l'expertise nécessaire pour diriger un tel organisme?
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Fatigue et impasse
C'est beaucoup plus tard, au petit matin, quand les participants sont épuisés et au bord de l'échec, qu'apparaît l'idée d'un troc entre la facture des étudiants et les économies dans la gestion des universités. «Les parties se sont rendu compte, au petit matin, qu'elles ne pourraient pas convaincre l'autre de quoi que ce soit, raconte un témoin. C'est comme dans le jeu Serpents et échelles. On était retombé au bas de l'échelle.»
Les représentants syndicaux racontent que les étudiants étaient profondément convaincus qu'il y avait de l'argent à aller chercher dans le budget des universités. «Ils nous ont sorti deux pouces de documentation qui démontrait une mauvaise utilisation des fonds publics dans les universités, se souvient un participant. Alors, on leur a dit : "Si c'est comme ça, pourquoi est-ce que vous n'acceptez pas l'idée de ce comité provisoire?" La FEUQ et la FECQ [Fédération étudiante collégiale du Québec] étaient d'accord avec ça, mais pas les deux autres. Alors, ils se sont dit: "Parfait, on va aller la faire, la démonstration, mais il ne faut pas que la hausse du premier septembre s'applique."»
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Le troc
C'est à partir de ce raisonnement que commencent les négociations afin que la contribution étudiante de septembre ne soit pas augmentée et qu'elle soit reportée à plus tard.
Au départ, le gouvernement craint qu'une telle mesure ne soit perçue comme un recul sur le financement des universités. Les représentants des recteurs ont aussi des objections. «Si l'argent n'est pas déboursé, qui va payer en attendant? demandent-ils. Est-ce les universités ou le Conseil du trésor?»
Bien rompus à ce genre de situation, les représentants syndicaux demandent aux parties de se décider. Sont-elles disposées oui ou non à accepter un tel troc? «Ils sont repartis chacun de leur bord et ç'a été assez long comme discussion, raconte un syndicaliste. Les étudiants ont été les premiers à revenir avec un accord. Le gouvernement a demandé un autre caucus pour y réfléchir, et ç'a été assez long.»
Le soleil se lève lorsque les parties conviennent finalement d'un accord. Ils donnent au négociateur gouvernemental, Pierre Pilote, le mandat de rédiger le texte de l'entente de principe.
La ministre Michelle Courchesne rappelle alors aux étudiants l'importance des communiqués de presse qui accompagneront la divulgation de cette entente. Elle fait valoir que le langage utilisé doit faire l'affaire de tout le monde, ne pas faire de gagnants ou de perdants. Elle insiste pour que les communiqués soient prêts en début d'après-midi.
Tout le monde est épuisé. Martine Desjardins demande que l'on fasse une pause, un prétexte pour aller dormir un peu, relate la CLASSE. Tout le monde refuse: il faut régler ça tout de suite. Le reste de la matinée est marqué par des échanges et des tractations de coulisses. Constatant que l'entente interdit les manifestations, Martine Desjardins, de la FEUQ, consulte Line Beauchamp. Que se passera-t-il si ses associations veulent tenir une manifestation de «triomphe» pour célébrer cet heureux événement? Beauchamp est stupéfaite! Elle insiste sur la perception que créeraient de telles manifestations alors qu'on a tout fait pour éviter de faire des gagnants et des perdants dans ce marathon de négociations.
La signature
Tôt en après-midi, le communiqué de presse du gouvernement est remis aux étudiants. Peu avant 15h, le texte de l'entente arrive. Une première lecture fait dire aux étudiants qu'il y a encore des corrections à faire. Le négociateur Pierre Pilote acquiesce et revient 15 minutes plus tard avec un nouveau texte. Michelle Courchesne propose alors d'en faire la lecture à haute de voix. On lui répond que chacun va lire sa copie. Philippe Lapointe de la CLASSE suggère une dernière fois que l'entente s'applique aux droits de scolarité, et non pas seulement aux frais afférents. Étonnée, Line Beauchamp lui rappelle que cette demande, soumise à de nombreuses reprises pendant la nuit, n'a jamais été acceptée. La séance de signature débute.
La rupture des communications
C'est à partir de ce moment critique que surviennent les problèmes de communication qui vont mener aux dénonciations de cette entente quelques heures plus tard.
À 15h, seuls les signataires reçoivent des photocopies du texte final, ce qui exclut les syndicats. Constatant que les dernières demandes de corrections formulées par les étudiants semblent avoir satisfait tout le monde, les présidents des centrales ne vérifient pas le texte final. Ce qui amènera plus tard Louis Roy, de la CSN, à déclarer publiquement que ce texte n'est pas totalement conforme à ce qu'il avait compris de l'entente.
Mais ce n'est pas tout: avant même la séance de signature, les représentants du gouvernement n'ont toujours pas vu le communiqué de presse des étudiants. Michelle Courchesne intervient auprès de Michel Arsenault de la FTQ. «Michel, tu sais à quel point c'est important...», plaide-t-elle.
Arsenault fait venir Martine Desjardins, qui s'engage à ce que le communiqué soit prêt à 17h. «On savait qu'on se mettait en danger avec l'absence des leaders syndicaux, mais on les perdait de toute façon si on refusait. Ils voulaient s'en aller», raconte un membre de la délégation gouvernementale.
À partir de 17h, c'est le silence radio du côté des étudiants qui ne répondent plus au téléphone. Leurs représentants reconnaissent aujourd'hui que ce délai dans les communications est l'une des causes de l'échec. Ils expliquent qu'ils auraient dû être accompagnés à Québec de leurs conseillers juridiques et de leurs responsables des communications, afin de pouvoir faire valider plus rapidement le texte de l'entente.
Grabuge à la CLASSE
Une autre raison explique ce délai. Il y a du grabuge et des dissensions graves chez les étudiants. Peu après la signature, lorsqu'ils se croient seuls dans leur local, les membres de l'équipe gouvernementale entendent un grand fracas sur l'étage. Philippe Cannon, le chef de cabinet de Line Beauchamp, va vérifier. Il se retrouve nez à nez, dans le local de la CLASSE, devant un costaud qui vient de défoncer un mur en y projetant une table. Gabriel Nadeau-Dubois est sur les lieux. Visiblement en panique, il demande si le geste va compromettre l'entente. On leur intime de quitter les lieux sans délai.
Mésentente sur le moratoire
Les communiqués de presse des quatre associations étudiantes n'arrivent qu'en soirée, peu avant leur conférence de presse de 20h. On y trouve les mots tabous pour le gouvernement: gel et moratoire. Des appels frénétiques sont effectués pour corriger les textes. Les mots décriés sont retirés, mais quelques minutes plus tard, ils sont repris par les leaders étudiants pendant leur conférence de presse de 20h. Line Beauchamp réagit en niant que l'entente équivaut à un moratoire sur les hausses de septembre. La controverse politique est relancée. Les étudiants accusent le gouvernement de triomphalisme.
Une semaine plus tard, les leaders étudiants estiment qu'on a été trop pressé, qu'il aurait été préférable de se donner une journée de plus. Ils disent avoir compris des discussions que les signataires des deux parties s'étaient donné le droit de présenter une interprétation plus favorable au texte, afin de convaincre leurs membres de l'entériner.
Mais le mal est fait: l'encre de l'entente du 5 mai 2012 n'aura pas eu le temps de sécher que le document était déjà voué à la poubelle et à l'histoire du plus grand conflit étudiant du Québec.