Vesta Wagener Jobidon vit simplement, dans un petit appartement de Montcalm. La guerre lui a appris à ne pas s'attacher aux choses.

«Quand on immigre, il faut laisser aller...»

Elle s'appelle Vesta Wagener Jobidon. Derrière un nom comme ça, il y a, forcément, une histoire peu commune.
La dame naît en 1934 à Berlin, Hitler vient de prendre le pouvoir. Elle vit la guerre aux premières loges, se souvient des bombardements, des corps en flammes, des éléphants qui s'enfuient du zoo. C'est son quotidien de petite fille, elle prend le tramway pour aller quelque part, ce quelque part n'existe plus.
Vesta vient de publier à compte d'auteur un petit livre, Souvenirs intimes, dans lequel elle raconte sa vie. Sur ces années de guerre, elle écrit cette phrase : «Les enfants s'habituent à tout.» Elle s'est habituée aux bombes et aux sirènes, elle se souvient de l'hiver 1944, «les Russes s'en venaient rapidement». Elle se souvient d'une nuit, tapie dans un boisé avec ses parents, son frère et sa soeur, des soldats russes patrouillant autour.
«Dans ce grand silence, chaque pas sur la neige dure provoquait un crissement, plus terrifiant qu'auraient été des coups de fusil», écrit Vesta. Elle avait 10 ans. Aujourd'hui, à 78 ans, la guerre est loin derrière. «Je n'y pense pas très souvent.» Sauf quand elle entend des pas sur la neige ou des avions voler bas.
Elle est arrivée au Canada en 1952, pour suivre son père, comptable, SS, qui s'était engagé comme bûcheron pour trois ans. Elle a abouti dans le nord de l'Ontario, à Hearst, à 18 ans. Elle est vite partie pour Toronto, a été embauchée chez Bell Canada, a rencontré le charmant Laurent. Ils se sont mariés à Québec en 1958, «un 18 octobre à son plus mauvais : de la grosse pluie et de très fortes bourrasques».
L'Allemande Wagener est devenue Jobidon. Elle a eu cinq enfants, le dernier mort-né. Elle a fait du mieux qu'elle a pu, comme sa mère avant elle. «J'étais une intellectuelle, je voulais écrire. Je n'étais pas faite pour avoir des enfants», qu'elle m'explique posément. Ses enfants n'ont manqué de rien, ils ont tous réussi. À part Suzanne, que la maladie mentale a foudroyée, à 25 ans.
Nous sommes en 1983, son mariage prend l'eau et sa fille sombre dans la schizophrénie. Vesta a l'habitude des bombardements. Au lieu de se mettre aux abris, elle monte au front. Elle se rend vite compte que le Québec accuse un énorme retard en santé mentale, les ressources qui existent font bande à part. Elle fonde Le Pavois en février 1989, une coopérative où chaque personne a son intervenant.
Ironiquement, «Le Pavois n'a pas marché pour Suzanne. J'ai aidé plus les autres que ma fille». Mais, pour une fois, Vesta a eu l'impression de faire une vraie différence. «Je sais que j'ai été un agent de changement, ça, personne ne peut me l'enlever, c'est un sentiment extraordinaire, même si ma famille en a souffert un peu.» Ça lui aura coûté son mariage, qui battait déjà de l'aile.
Au-delà de tout ça, l'histoire de Vesta est un admirable exemple d'intégration. Partie à reculons d'Allemagne, catapultée dans le rôle de la bonne mère de famille québécoise, Vesta a adopté le Québec au point de vouloir le rendre meilleur. Elle souhaite même qu'il devienne un pays. «On est une belle petite nation. Avec toutes les horreurs qui se font autour de nous, c'est sûr qu'on ne fera pas pire. Il y a plein de petites nations comme nous qui se débrouillent très bien toutes seules.»
Elle a dit «nous».
Pour que les «eux» parlent au «nous», Vesta a sa théorie. «Les immigrants qui arrivent, s'ils veulent s'intégrer, ils doivent laisser aller. La patente de l'interculturalisme, c'est bien beau, mais il faut que ça soit donnant-donnant. Il faut que l'autre donne, pas juste les Québécois.»
Elle me raconte une amitié avec «une Marocaine, une scientifique. Elle ne portait pas le voile par respect pour les Québécois, mais elle avait quand même intériorisé l'infériorité de la femme. C'était en elle. Quand il y a eu cette histoire sur les caricatures de Mahomet, notre amitié s'est brisée. C'était irréconciliable. Il y a des amitiés qui se brisent, présentement, dans ce débat sur la Charte».
Vesta dévore les journaux québécois, canadiens, étatsuniens. Elle s'inquiète d'une raffinerie de pétrole de l'ouest des États-Unis qui pourrait être vendue à des Chinois et venir polluer l'air de Montréal ou de Québec. Mercredi, elle a écrit à Équiterre. «J'étais allée leur porter un article du New York Times qui parlait de ça.»
Elle vit simplement, dans un petit appartement du quartier Montcalm. Quand elle a fui Berlin avec sa famille, elle a vu, le long du chemin, des horloges grand-père, des tapis, des buffets qui avaient été sacrifiés pour avancer plus vite. Elle a appliqué ça à sa propre vie, ne s'est jamais attachée aux choses.
De la même façon, elle n'a jamais laissé les souvenirs douloureux ralentir sa marche en avant. «Je vis au jour le jour, je ne suis pas une personne qui fait beaucoup d'introspection. Je jouis des bonnes choses, je ne me morfonds pas à cause du passé. Je ne regarde pas derrière, mais devant.»
Même si, devant, il y a la mort. Proche. Vesta est grugée par un cancer, elle reçoit des traitements palliatifs en attendant la fin. «Quand j'ai su pour ma mort prochaine, je n'ai pas versé une larme. J'ai eu une belle vie, c'est tout. J'espère juste que la loi sur l'aide médicale à mourir sera adoptée à temps.»
Elle mourra en paix, certainement, avec le sentiment de la vie accomplie.