Le groupe de recherche du Dr Steeve Provencher, à la Faculté de médecine de l'Université Laval, est unique au Canada.
Le groupe de recherche du Dr Steeve Provencher, à la Faculté de médecine de l'Université Laval, est unique au Canada.

Quand l'hiver frappe les poumons

Sophie Gall
Sophie Gall
Le Soleil
Pour visualiser vos vaisseaux pulmonaires, imaginez un arbre, avec le tronc, les branches principales, les petites branches et, au bout, les feuilles, qui captent l'oxygène. L'emphysème se caractérise par une destruction des feuilles, l'embolie par une occlusion d'une branche principale, alors que l'hypertension artérielle pulmonaire (HTAP) se caractérise par un rétrécissement diffus de l'ensemble des petites branches. L'HTAP, c'est un peu l'hiver pulmonaire. Mais contrairement aux saisons, cet hiver n'est pas garant d'une renaissance printanière.
L'emphysème, l'embolie et l'HTAP sont des maladies qui provoquent l'hypertension pulmonaire. Les deux premières sont largement connues, elles touchent généralement des personnes âgées, et quand le diagnostic est posé, le pronostic de vie est bon, traitements à l'appui.
L'HTAP est la plus rare des hypertensions pulmonaires. Elle touche de 500 à 600 personnes au Québec, des jeunes principalement (entre 20 et 50 ans) qui, sans traitement, ont une espérance de vie de deux ans et demi. L'essoufflement, parfois même au repos, est le symptôme prédominant. Le coeur fatigue, générant oedèmes, enflures et douleurs dans la poitrine. À un stade avancé, des pertes de conscience peuvent survenir.
Le Dr Steeve Provencher est praticien pneumologue, professeur associé à la Faculté de médecine de l'Université Laval, en plus d'être une pierre angulaire du groupe de recherche sur l'hypertension pulmonaire.
Ce groupe de recherche, né en 2011, est unique en son genre au Canada : ces chercheurs sont les seuls à étudier l'HTAP, au sein d'une structure basée à la fois sur l'investigation clinique et la recherche fondamentale.
Les causes de l'HTAP ne sont pas encore très connues. «Il y a des facteurs génétiques, mais ça n'explique pas tout», souligne le chercheur, dont l'objectif est de trouver les causes de ce type d'hypertension pulmonaire, pour mieux comprendre et mieux traiter.
«On connaît mal la maladie, c'est pour ça qu'en moyenne, les patients consultent cinq médecins avant d'avoir le bon diagnostic», mentionne le Dr Provencher.
Le diagnostic tardif et la méconnaissance de la pathologie pèsent sur l'efficacité des traitements. «Certains traitements sont excessivement lourds et complexes, on parle d'un traitement intraveineux 24 heures sur 24», explique le professeur de 38 ans. «Et malgré ce traitement, la survie est limitée en moyenne à cinq ans et la majorité des patients restent essoufflés», ajoute-t-il.
Les muscles périphériques (particulièrement les jambes) sont l'objet de toutes les attentions du Dr Provencher.
«Chez tous les patients atteints d'HTAP, ces muscles sont moins bien nourris et contiennent moins de vaisseaux sanguins. On veut comprendre pourquoi», explique-t-il, en précisant que cette altération musculaire a sûrement un rôle à jouer dans l'essoufflement.
«Mon impression, c'est que la maladie touche tous les vaisseaux, pas uniquement ceux des poumons. C'est possible que ce soit une maladie systémique.» En tentant d'expliquer pourquoi les patients sont essoufflés, le Dr Provencher voudrait leur apporter un confort de vie et faire de l'HTAP une maladie chronique plutôt que mortelle. Autre avantage de cette approche : il est plus facile d'étudier in vivo les muscles périphériques que les poumons. Parmi les mécanismes identifiés comme une cause de l'HTAP, il y a la prolifération cellulaire dans les vaisseaux pulmonaires (les petites branches de l'arbre). On ne sait pas ce qui cause ce problème. «Chez les personnes saines, les cellules s'altèrent et meurent, mais il existe un mécanisme de réparation des cellules pour qu'elles ne meurent pas trop vite», relate l'expert.
Chez les personnes malades, ce mécanisme de réparation fonctionne trop bien. Les cellules restent vivantes et se multiplient sans être régulées naturellement. «C'est un peu comme les cellules cancéreuses», illustre le professeur Provencher.
«L'intérêt de cette découverte, c'est que pour le cancer, il existe un médicament à l'étude qui bloque le mécanisme de réparation. On est en pourparlers pour tester ce médicament sur l'HTAP.»
Le lien entre l'HTAP et le cancer est un caractère novateur de ces recherches. Le dépistage est, bien entendu, un but à atteindre pour Steeve Provencher et son équipe : «On voudrait identifier des biomarqueurs sanguins.»
Autrement dit, grâce à des signaux biologiques présents dans le sang, il sera possible de cibler les personnes à risque, les personnes malades, et des indicateurs pourraient permettre de déterminer l'effet qu'aurait un traitement sur la condition du patient.
«Le traitement ultime, c'est la transplantation pulmonaire, souligne le Dr Provencher. Si on décèle les personnes qui ne répondront pas au traitement, on pourra procéder à la transplantation plus rapidement.» Le but de cet axe de recherche est bien entendu de parvenir à un dépistage précoce.
Le groupe de recherche est en pleine expansion. Et si l'HTAP est rare, les découvertes qui sont faites relativement à cette pathologie sont susceptibles de mener à des avancées pour d'autres maladies qui, elles, sont plus fréquentes.