Procès des Rédemptoristes: les victimes obtiennent gain de cause

Dans une décision sans précédent au Québec, le tribunal ordonne aux Rédemptoristes d'indemniser chaque élève du Séminaire Saint-Alphonse victime d'agressions sexuelles. Encore plus que l'argent qui sera versé, l'homme à l'origine de ce jugement, Frank Tremblay, se dit surtout soulagé d'avoir été cru par la cour.
Le verdict très attendu, issu du recours collectif amorcé en 2010, est tombé jeudi matin. Le requérant, Frank Tremblay, lui-même agressé à plus de 80 reprises, est apparu devant la presse comme un homme soulagé.
«Je voulais dresser le portrait des Rédemptoristes. On aura à réécrire leur histoire...» a-t-il lancé en guise d'introduction. «On a vu que les fautifs, c'est eux autres. Ils ont agressé des générations d'enfants. Ils se sont concertés, le juge [Claude] Bouchard est clair là-dessus. C'est eux autres les violeurs», a-t-il ajouté d'un ton calme, mais assuré.
Malgré cette victoire, il reste encore beaucoup de travail à faire pour déterminer les indemnités. On devrait en savoir davantage aujourd'hui lors d'une conférence de presse. Chose certaine, les Rédemptoristes doivent payer.
«On ne peut pas réparer sans payer. Ça n'existe pas. Ça existe juste dans le clergé catholique romain. C'est ce qu'ils disent : "Pardonnez, priez." Mais ça ne répare pas. Y'a pas de prix pour réparer des enfants démolis. Ça ne vaut pas une vie.»
À ceux qui croient que l'indemnité demandée pour chaque victime est trop élevée, il cite le père Thomas Doyle, expert venu témoigner en faveur des victimes. «Prêtez-moi votre enfant une nuit pour un million de dollars et je vais vous le ramener demain. Personne n'est prêt à le faire. Y'a pas de prix pour un enfant», explique M. Tremblay, soulignant que les pères rédemptoristes s'étaient «gâtés allègrement».
Prise de conscience
M. Tremblay raconte comment il a trouvé la motivation pour amorcer ce recours collectif au nom de tous les élèves abusés. «C'est le petit gars en moi. Je sais qu'il avait raison. Il fallait qu'il le crie. Comme adulte, je ne l'aurais pas fait. J'embrassais mes enfants ce matin et je me disais que c'était pour eux que je l'ai fait. Ils m'ont fait prendre conscience de la protection de l'enfance.»
Avant de partir, il avait un dernier message à envoyer à ses agresseurs. «Ils ont scrappé des vies entières et ils prétendent être les gardiens de la morale. Aujourd'hui, on voit qu'ils sont au plus bas de l'échelle sociale.»
Le recours visait toutes les personnes qui ont été abusées sexuellement par un prêtre membre de la congrégation des Rédemptoristes entre 1960 et 1987 alors qu'elles étudiaient au Séminaire Saint-Alphonse à Sainte-Anne-de-Beaupré, un établissement qui est ensuite devenu le Collège Saint-Alphonse. Quelque 70 personnes ont adhéré au recours.
L'un des avocats des victimes, Me Serge Létourneau, ne serait pas étonné que d'autres anciens élèves sortent de l'ombre. «Certains attendent le jugement avant de se joindre au recours.» Surtout, dit-il, que le juge Claude Bouchard, a voulu faciliter les démarches que doivent entreprendre les victimes.
Par ailleurs, il se dit très heureux du jugement. Il se réjouit du fait que le magistrat a levé l'obstacle de la prescription qui aurait pu faire avorter les démarches judiciaires.
Seule ombre au tableau, il y a toujours la possibilité que les Rédemptoristes en appellent du jugement. «Ça se pourrait. Ils se sont comportés avec un acharnement incroyable», se désole-t-il.
En cours de procès, les avocats des Rédemptoristes avaient plaidé que seuls le Séminaire Saint-Alphonse - devenu le Collège Saint-Alphonse - et Raymond-Marie Lavoie, prêtre coupable d'agression sexuelle sur 13 victimes, devaient être condamnés à payer des dommages. La corporation des Rédemptoristes n'avait pas d'emprise sur les opérations du Séminaire où se sont produits les abus sexuels, affirmaient-ils.
L'audition de ce recours, comme le jugement, est une première dans un tribunal québécois. Au moins 17 victimes et trois pères rédemptoristes, dont Raymond-Marie Lavoie, ont été entendus. Ce dernier a été condamné à cinq ans de prison pour des agressions commises sur 13 étudiants. Le religieux âgé de 72 ans était professeur de musique et surveillant de dortoir pour le pensionnat. Il est présentement en semi-liberté. Un autre prêtre, Jean-Claude Bergeron, subit actuellement un procès criminel.
Frank Tremblay a maintenant la conviction profonde que ce jugement ne constitue qu'un début. «On parlera des Rédemptoristes comme étant les premiers. Attendez l'hécatombe.»
Malgré la victoire, il n'a pas le coeur aux célébrations. Une seule chose compte maintenant pour lui. «Ce soir, je ne fêterai pas, je vais coller mes enfants.»
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Le recours collectif en dix dates