La charge de travail était telle, avec jusqu'à 900 fonctions officielles par année, qu'il arrivait à Lise Thibault de travailler durant deux heures, en pleine nuit, pour ne pas prendre de retard.

Procès de Lise Thibault: même les pauses-café étaient officielles

Tout était activité officielle pour Lise Thibault. Même une pause-café chez Tim Hortons. «Les gens qui me rencontraient ne donnaient pas la main à un client, mais au lieutenant-gouverneur, fait-elle valoir. C'était officiel.»
À la barre des témoins pour une troisième journée consécutive à son procès pour fraude et abus de confiance, Lise Thibault a insisté sur le fait qu'à ses yeux, chacune de ses sorties était une activité officielle. Même une virée à la cabane à sucre avec les seuls membres de sa famille. «Dans cette cabane à sucre là, il y avait d'autres personnes», insiste-t-elle.
Son agenda ne reflète pas tout ce qu'elle faisait dans une journée, assure Lise Thibault, et surtout pas le travail de bureau. L'ex-lieutenante-gouverneure affirme qu'elle lisait huit journaux par jour. «Et pas lire un journal comme un citoyen ordinaire lit le journal, mais comme un chef d'État lit le journal», précise-t-elle.
La charge de travail était telle, affirme Mme Thibault, qu'il lui arrivait de travailler durant deux heures, en pleine nuit, pour ne pas prendre de retard.
Lise Thibault a répété qu'elle se fiait aux gens avec qui elle travaillait pour le «débroussaillage» des factures. Elle signait le certificat officiel pour les réclamations à Patrimoine canadien «parce que c'était un formulaire, tout simplement».
Des fonctionnaires de Patrimoine canadien sont venus expliquer durant le procès que ce certificat était un document essentiel pour le gouvernement, parce qu'il venait attester que les frais réclamés avaient été engendrés dans l'exercice des fonctions.
Lise Thibault évoque avec bonheur la maison de son garde du corps Guy Hamelin, à Beaupré, où elle a vécu, entre 2003 et 2007, dans une ambiance qui lui correspondait beaucoup plus que celle d'un hôtel, dit-elle. Elle affirme que le loyer, qui a varié entre 600 et 800 $ par mois, était payé à même ses allocations provinciales.
Pourtant, une haute fonctionnaire de Patrimoine canadien a expliqué lors du procès que la location de la maison a été remboursée par son ministère, même si, selon elle, la dépense pouvait prêter à scandale.
Lise Thibault a toujours trouvé normal de payer les repas de ses gardes du corps, même si ceux-ci bénéficiaient d'une allocation journalière (per diem). «J'aurais trouvé ça très inélégant que la vice-reine demande deux factures», a-t-elle souligné.
Il était d'autant plus pertinent de les inviter «quand je pense à tout ce qu'ils faisaient pour moi en raison de mes limitations», ajoute Mme Thibault. «Sa Majesté aurait fait la même chose», conclut-elle.
Le contre-interrogatoire de Lise Thibault par le procureur de la Couronne Me Marcel Guimont devrait s'amorcer jeudi.
«J'ai signé mon arrêt de mort»
Lise Thibault dit avoir précipité sa propre chute en signant, en 2007, le décret autorisant l'enquête sur ses dépenses. Contrairement à ce qu'elle avait elle-même demandé, le décret autorisait une vérification sur sept années de mandat plutôt que sur la dernière année. «Je me suis dit "un an ou sept ans, il n'y a pas de différence, je suis restée la même"», explique Mme Thibault.
Le premier ministre Jean Charest était à ce moment tellement préoccupé par la période électorale qu'elle a préféré ne pas l'accabler avec ce détail. «J'ai signé mon arrêt de mort».
L'ex-lieutenante-gouverneure a évoqué plusieurs épisodes plus sombres de son mandat mercredi, notamment son divorce en 2001 d'avec René Thibault.
«Se divorcer, quand on est lieutenant-gouverneur, c'est encore pire que quand on est simple citoyen parce que les juges abusent de nous», a-t-elle commenté, sans élaborer. Selon Lise Thibault, son divorce lui a coûté environ 70 000 $.
L'experte-comptable de la poursuite, Jacinthe Senneville, a établi que Patrimoine canadien a remboursé à l'ex-lieutenante-gouverneure une facture de près de 38 000 $ présentée par les avocats chargés de son divorce.
La septuagénaire a aussi évoqué les problèmes de santé qui ont jalonné son mandat, notamment un grave accident de kart de golf, un accident cérébrovasculaire, une bactérie à la jambe et l'apparition de crises d'épilepsie.
Elle retient difficilement les sanglots en racontant les premières journées après la fin de son mandat, à l'été 2007. «On m'a enlevé le système d'alarme et je me suis retrouvée toute seule dans ma maison, démunie, avec une petite retraite de 30 000 $, évoque Mme Thibault. J'avais un garde-robe rempli de vêtements, des souvenirs plein le coeur, mais...», conclut-elle, incapable de terminer sa phrase.