Pornographie juvénile: une chasse intense sur Internet

Depuis mars 2013, il ne se passe pratiquement pas une semaine sans que la police de Québec arrête un individu pour possession de pornographie juvénile. Pourtant, les arrestations étaient assez rares il y a quelques années à peine. Que s'est-il passé pour que s'opère ce changement draconien?
À une époque pas si lointaine, les pédophiles de Québec n'étaient pas inquiétés outre mesure quand ils se livraient en privé au visionnement de vidéos ou de photos d'enfants victimes de sévices sexuels. Cette époque est révolue.
En entrevue au Soleil, le capitaine du module des crimes majeurs de la police de Québec, Mario Vézina, reconnaît que, par le passé, souvent, c'est en raison d'un coup de chance que les enquêteurs étaient menés sur la trace de ces délinquants.
«Avant, les dossiers de pornographie juvénile étaient détectés par accident, quand un individu envoyait son ordinateur pour un entretien chez un technicien informatique, explique l'officier. Quand le technicien tombait sur les fichiers, il appelait la police, qui procédait à l'arrestation de l'individu.»
À cette époque, la police de Québec n'arrêtait chaque année qu'une poignée de pédophiles pour possession de porno juvénile. Mais depuis mars 2013, ce chiffre a explosé, pour atteindre 58 arrestations, en date du 31 mars dernier. À titre de comparaison, le Service de police de Mont­réal, qui couvre une ville deux fois plus grosse, a arrêté 40 personnes en 2013 pour les mêmes motifs.
M. Vézina affirme que l'organisation policière a vécu un véritable électrochoc en mars 2013, avec l'arrestation de cinq individus soupçonnés de possession de tels fichiers, en marge du projet Spade de la police de Toronto. Cette méga-enquête qui a duré plus de trois ans a mené à l'arrestation de 348 personnes dans plusieurs dizaines de pays (lire ci-dessous).
Seulement à Québec, les perquisitions liées à Spade ont permis la saisie de près de 800 000 photos et vidéos. Un de ces accusés en possédait un demi-million...
«Ce fut pour nous la première opération d'envergure en matière de pornographie juvénile, avec cinq arrestations, indique le policier. Et là, nous sommes tombés sur des individus qui avaient des fichiers en quantité industrielle.»
Cybersurveillance
Dès lors, le service a davantage mis l'accent sur la lutte contre ce crime odieux. La collaboration s'est intensifiée avec la Sûreté du Québec (SQ), qui détient le mandat dans la province d'assurer la cybersurveillance et la traque des pédophiles sur la Toile. La SQ a elle-même augmenté ses effectifs de sa division des enquêtes sur l'exploitation sexuelle des enfants sur Internet en avril 2012, la faisant passer de 7 policiers à près de 20. Une équipe de cette division d'enquête est maintenant basée dans la capitale provinciale.
La police de Québec s'est aussi dotée d'un équipement informatique plus efficace, qui permet de regarder plus rapidement tous les fichiers retrouvés dans un disque dur saisi. Dans des délais beaucoup plus courts, les enquêteurs peuvent donc connaître le nombre de vidéos ou de photos de porno juvénile contenus dans un ordinateur. Même s'il s'agit d'une partie très difficile du travail de l'enquêteur, tous les fichiers doivent être regardés afin d'étayer la preuve devant le tribunal.
Ce visionnement permet parfois de trouver des victimes. Au cours de la dernière année, une quinzaine d'individus arrêtés sur le territoire de la police de Québec pour possession de porno juvénile ont aussi été accusés de gestes de nature sexuelle sur des mineurs, ajoute le policier. En cours d'interrogatoire, certains de ces individus peuvent aussi flancher et avouer avoir abusé sexuellement d'un enfant.
«Des déviances importantes»
M. Vézina présente l'exemple d'un propriétaire de fichiers où apparaissait une personne très proche de lui.
«Lors du visionnement des images dans le disque dur de son ordinateur, les policiers ont reconnu l'intérieur de sa maison et se sont aperçus que l'individu avait commis des attouchements sur un enfant qui y vivait et qui n'était pas le sien, raconte M. Vézina. C'était l'enfant de sa conjointe. C'est weird là. Le même jour, la conjointe en question, elle a appris que son conjoint avait du matériel [de pornographie juvénile], et qu'en plus, il faisait des attouchements sur une de ses filles.»
En dépit de sa longue expérience, le policier avoue qu'il est toujours renversé de voir le bilan des arrestations de la dernière année.
«On a relié des enquêtes de possession et de distribution de pornographie juvénile à des cas d'agressions sexuelles et des épisodes de rôdeurs [autour des écoles]. C'est là qu'on voit qu'il y a des gens qui ont des déviances importantes.»
Il y a quelques semaines à peine, les enquêteurs ont appréhendé un homme de Vanier, Richard Lemire, 51 ans, qui vivait tout près d'une école primaire et d'un parc. C'est en raison de ses activités d'acquisitions et de partages de fichiers de pornographie juvénile qu'il s'est fait pincer. Environ 1000 vidéos et photos ont été repérées dans son ordinateur, toujours sous analyse à la fin du dernier mois.
Depuis décembre 2011, les traces laissées par Lemire ont été trouvées dans l'ordinateur d'un délinquant sexuel perquisitionné par la police de Londres, sur le site de réseautage pour jeunes Netlog, et dans un autre ordinateur saisi par la police en Nouvelle-Zélande, en novembre dernier. Notamment par l'intermédiaire d'Interpol, ces renseignements ont été transmis à la Gendarmerie royale du Canada, la SQ et finalement la police de Québec.
Un phénomène en expansion?
Compte tenu de l'explosion des moyens informatiques et technologiques, notamment les téléphones intelligents, Mario Vézina est convaincu que le phénomène de la pornographie juvénile est appelé à prendre de l'expansion. Tellement qu'il croit que la police de Québec devra peut-être se doter d'une unité pour travailler uniquement sur ces crimes. Présentement, une poignée d'enquêteurs de l'unité des délits familiaux et des agressions sexuelles s'attaquent à ce type d'enquêtes, à travers leurs autres tâches.
«Voyant que le phénomène continuera à prendre de l'ampleur, il va falloir qu'on prenne des décisions administratives. [...] Notre objectif, c'est d'aller vers quelque chose de structuré.»
Des plateformes qui ne cessent de se diversifier
La Sûreté du Québec (SQ) détient le mandat de traquer les pédophiles sur la Toile, une tâche qui ne cesse de se complexifier, confirme le responsable de la division des enquêtes sur l'exploitation sexuelle des enfants sur Internet, Jean Lafrenière.
«La diversité des endroits où l'on doit faire une vigie est exponentielle, lance-t-il. Il y a beaucoup de sites et de types de plateformes qui n'ont pas tous les mêmes technologies. Alors, ça nous demande une grande capacité d'adaptation.»
«Les sites pour ados, ça ouvre et ferme à un rythme astronomique, enchaîne-t-il. C'est pas long qu'on est dépassé, c'est un peu comme des bands de musique. Il faut constamment être sur la coche pour savoir où ça se passe.»
Ces délinquants sexuels utilisent différents trucs pour se protéger de la surveillance assurée par les policiers sur Internet, en trouvant des façons de brouiller leur adresse IP. Certains peuvent échanger leurs photos et vidéos par du darknet, sorte de réseau dans le réseau où se réfugient aussi les fraudeurs, les marchands d'armes et les autres trafiquants de drogues.
Malgré toutes ces embûches, la cybersurveillance de la SQ demeure la meilleure façon de trouver ces individus, avance M. Lafrenière. Plusieurs plaintes proviennent aussi du site Internet cyberaide.ca, la centrale canadienne de signalement des cas d'exploitation sexuelle d'enfants sur Internet, où les internautes peuvent dénoncer les délinquants de la Toile.
Pressions populaires
M. Lafrenière estime que ce sont notamment les pressions populaires qui ont incité les décideurs à débloquer des fonds en avril 2012, permettant de faire passer son unité d'enquête de sept à une vingtaine de ressources et d'ouvrir un bureau à Québec. Selon lui, le phénomène des citoyens et des médias à la traque des pédophiles sur Internet s'est avéré un des facteurs déterminants dans la prise de conscience des politiciens.
Tous ces enquêteurs supplémentaires réalisent davantage de travail, ce qui signifie plus d'arrestations. Alors que dans le passé, la SQ réalisait une quinzaine d'arrestations par année pour possession de pornographie juvénile, elle a interpellé plus de 150 individus entre le printemps 2012 et novembre 2013, dont 28 en novembre dernier dans le cadre de l'opération Mainmise. Une quarantaine de victimes mineures ont ainsi pu être libérées des mains de leur bourreau.
«L'objectif numéro un, c'est de trouver des victimes et de les sortir de leur milieu, explique M. Lafrenière. Des victimes qui, souvent, ne nous auraient pas parlé parce qu'elles sont manipulées par leur milieu. Les enquêtes informatiques nous permettent d'entrer dans les domiciles par la connexion Internet et d'apprendre des choses qu'on n'aurait pu savoir autrement.»
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Le Projet Spade
Le projet Spade consiste en une vaste enquête de la police de Toronto lancée il y a trois ans. L'opération a permis l'arrestation dans le monde de 348 personnes, dont 9 leaders religieux, 40 enseignants, 32 bénévoles oeuvrant dans le domaine de l'enfance et 6 officiers de mise en application et de la loi, ainsi que le sauvetage de 386 enfants. Elle a aussi mené au démantèlement d'un studio de production et de distribution de matériel de pornographie juvénile actif à Toronto. Par le biais d'Internet, des individus des quatre coins de la planète achetaient des vidéos de porno juvénile à cette compagnie. Les vidéos étaient distribuées par la poste, ce qui explique l'implication dans l'enquête des services postaux des États-Unis. En mai 2011, à la fin des premières perquisitions au cours desquelles le studio a été visité par les policiers, pas moins de 45 téraoctets de données ont été saisis, soit l'équivalent d'environ 11 500 000 photos ou près de 20 000 heures de vidéo. 
Source : site Internet de la police de Toronto