Pascale Chayer, Alain Chouinard, Louise Pépin, André Bernard, Linda Larouche (directrice artistique) et Marc Duplain forment l'équipe des graphistes du Soleil.

Pochettes québécoises: coups de coeur, coups de gueule

Un concept qui «communique», qui sait à la fois être simple et intemporel. Parole de graphiste, voilà la recette du succès pour créer une pochette d'album qui accrochera l'oeil des mélomanes d'aujourd'hui... et dont on n'aura pas honte dans 20 ans.
Pour établir ces trois principes, Le Soleil a mis à contribution son expertise maison : l'équipe de graphistes qui façonne chaque jour l'image de votre journal s'est pendant un moment transformée en jury. Elle s'est penchée sur une sélection de pochettes d'albums québécois produits entre les années 60 et maintenant. Plusieurs d'entre elles ont été récompensées au Gala de l'ADISQ depuis 1979. D'autres ont retenu l'attention parce qu'elles ont marqué les mémoires... ou parce qu'on aurait peut-être avantage à les oublier.
Les graphistes André Bernard, Pascale Chayer, Alain Chouinard, Marc Duplain, Louise Pépin et la directrice artistique du Soleil, Linda Larouche, se sont prêtés au jeu. Issu de générations et d'influences diverses, notre panel a eu du mal à trouver un consensus. Au terme d'un débat - et de quelques compromis -, voici leurs coups de coeur et de gueule.
Les fleurs à...
> Ariane Moffatt: MA (2012)
Le visage de l'auteure-compositrice-interprète croqué en noir et blanc et en gros plan, d'imposantes lettres qui s'y superposent. Le concept a valu au dernier album d'Ariane Moffatt d'être choisi par plusieurs de nos jurés. Ils ne sont pas les seuls : MA a été récompensé pour sa pochette au Gala de l'ADISQ 2012. «Moi, j'aime encore le stencil. Je trouve que c'est vraiment dans le duo typo-photo que ça se joue», opine Pascale Chayer. «C'est actuel», tranche Linda Larouche, qui a elle-même touché à la conception de pochette pour l'album Sauvez mon âme de Luc De Larochellière, paru en 1990.
> Jean-Pierre Ferland: Jaune (1970) et Jaune 35 ans: Artistes variés (2005)
Pour ses 35 ans, en 2005, l'album Jaune de Jean-Pierre Ferland a eu droit à une relecture de ses chansons... et de son image. Qu'on pense à l'original ou à la nouvelle édition, nul besoin d'un titre imprimé sur la pochette pour reconnaître l'oeuvre. «C'est un album mythique et classique», résume Alain Chouinard, qui trouve particulièrement intéressant le changement imposé à l'illustration trois décennies plus tard. «C'est rare qu'on voit ça, une pochette qui évolue, observe-t-il. Cette petite maison avec sa grosse antenne, il y a une position éditoriale là-dedans.»
> Diane Dufresne: À part de d'ça j'me sens ben (1973)
Cette image de Diane Dufresne arborant du body-painting, une fleur de lys sur chaque sein, a marqué l'imaginaire. C'est ce qui lui a valu une place au tableau d'honneur des graphistes du Soleil. «La pochette est marquante à cause de la photo choc», confirme Pascale Chayer. Mais Linda Larouche trouve aussi de l'intérêt dans l'arrière-plan. «C'est stylé. Les gens n'ont pas été placés n'importe comment, ajoute-t-elle. C'est une pochette vraiment bien ancrée dans son époque.»
> Bernard Adamus: Brun (2009)
Sans être très familière avec la musique de Bernard Adamus, la graphiste Louise Pépin a tout de suite accroché sur la pochette de son premier album. «La typo ne mange pas la photo, qui est vraiment superbe et bien travaillée. Le concept "brun" est respecté, j'aime l'ambiance qu'on y trouve. Le manteau de fourrure, la bière, la cigarette... Il a l'air bien dans ses vices!» décrit-elle. Son collègue André Bernard trouve de son côté original qu'on ne voie pas le visage du sujet. Un aspect qui ajoute à la qualité de la mise en scène soulignée par notre panel.
> Robert Charlebois: Robert Charlebois (1967)
Voilà une autre pochette qui représente bien son époque, remarque Marc Duplain, qui insiste sur le côté parlant de cette photo de Charlebois la larme à l'oeil, arborant un casque de militaire orné de fleurs. «C'est une image forte. Et ce n'est pas juste émotif, c'est de la communication. On sent le concept de l'album, pas juste dans l'esthétisme, mais dans l'idée qu'il veut avancer et qu'on doit retrouver un peu partout dans les chansons.»
> Plume Latraverse: All Dressed (1978)
Drôle de sort que celui réservé par notre jury de graphistes à cette pochette-boîte de pizza. Personne n'a voulu la choisir comme coup de coeur, mais personne n'a souhaité l'éliminer du tableau non plus. «Elle n'est pas belle, mais elle est cool», nuance Pascale Chayer. «C'est aussi repoussant qu'attirant, ajoute Marc Duplain. Il réussit parfaitement à transmettre l'idée du disque : c'est aussi bien froid que réchauffé!»
Le pot à...
>> Patrick Norman: Quand on est en amour (1984)
Passons ici sur la qualité de la photo du chanteur - «pourrie», selon Louise Pépin - et sur le manque d'éclat des couleurs pour nous concentrer sur les proportions mises de l'avant dans le design de la pochette. Alors que Pascale Chayer pointe «l'effet moitié-moitié», Linda Larouche écorche l'image «trop petite», son cadre double épaisseur et le titre «sur cinq branches» qui l'accompagne.
>> Nicola Ciccone: Il Sognatore (2013)
Si le design intemporel est visé, le concepteur de cette pochette fait fausse route, selon Alain Chouinard. «C'est sorti en 1972 ou en 2013? Ce n'est pas actuel», condamne le graphiste, qui en a aussi contre le paysage sans relief, le montage photo et le traitement des images, qui aurait pu être plus soigné.
>> Evan Joanness et les disciples de Massenet: Noël à l'église (1982)
Plusieurs éléments clochent avec cette pochette... «C'est la cape, c'est le costume...» lance Alain Chouinard. «Ça fait vampire, un peu», renchérit Marc Duplain. «C'est un magicien ou un toréador?» demande à son tour André Bernard. «Ç'a l'air d'une mauvaise maquette, enchaîne Linda Larouche. La pose n'a rien de naturel. Il a l'air d'un mannequin de plastique dans une boutique de location de tuxedos...» Ouch!