Les livres mis à l'Index n'étaient pas détruits, explique Pierrette Lafond, responsable du centre de documentation au Musée de la civilisation. On les retirait de la circulation, mais on les conservait «pour suivre le dévelopement de la pensée rebelle, pour pouvoir s'en prémunir».

Plongée en Enfer

Des romans, des encyclopédies, des bibles en français, des tableaux d'angelots... Ces objets, qui nous paraissent bien inoffensifs aujourd'hui,  font partie de la section interdite de la collection du Petit Séminaire de Québec. À l'occasion de l'événement Rares et précieux du Musée de la civilisation, Le Soleil s'est penché sur quelques interdits d'hier.
Dans la religion catholique, l'Enfer désigne non seulement le lieu de châtiment de tous les mortels morts sans s'être repentis de leurs péchés, mais aussi la section d'une bibliothèque où sont rangés tous les ouvrages susceptibles de corrompe des âmes influençables.
«Avec le Concile de Trente au XVIe siècle, l'Église s'est dotée d'une structure pour gérer les livres interdits, la congrégation de l'Index, raconte Pierrette Lafond, responsable du centre de documentation au Musée de la civilisation. Il y a trois niveaux de censure. Le premier censeur est le pape, puis chaque évêque dans son diocèse, puis les responsables des bibliothèques.»
L'Index fut aboli en 1967, et les livres interdits redistribués dans les rayonnages réguliers, exception faite de L'Enfer du Séminaire de Québec, qui contient un millier d'ouvrages. Celui-ci est resté tel quel, soigneusement préservé. On y trouve trois catégories d'ouvrages : ce qui touche les autres religions (les huguenots, les jansénistes, le protestantisme), ce qui touche la morale et les idées (les auteurs des Lumières), puis ce qui est écrit contre le catholicisme (des bibles en français, des critiques du Dogme).
Pour y accéder, il fallait avoir une maturité d'esprit exceptionnelle, une foi inébranlable et une permission spéciale du directeur du Séminaire. Bien des étudiants universitaires, au début des années 60, ont essuyé des refus lorsqu'ils ont voulu mettre la main sur des ouvrages de Voltaire ou de Diderot...
Pourquoi, alors, conserver ces livres? «Pour les retirer de la circulation, mais aussi pour suivre le développement de la pensée rebelle, pour pouvoir s'en prémunir», explique Mme Lafond.
On conservait également les ouvrages interdits pour dialoguer avec eux, dans les marges, et les maltraiter. «Les annotations forment le dialogue du censeur avec le texte», souligne Mme Lafond. À défaut de convaincre l'auteur de l'ouvrage de son ignominie, on caviarde, on rature, on découpe. «Ces actes, anonymes, sont parfois très virulents, et permettent de suivre l'évolution des mentalités et des sujets plus sensibles.»
Trois cas
Une version illégale du Dictionnaire philosophique portatif, sortie des presses de Kramer à Genève, est un livre sans visage et qui n'a jamais été muni d'une reliure. Il est constitué de définitions philosophiques, placées en ordre alphabétique.
La vie de Jésus d'Ernest Renan, un ouvrage publié en 1863, présente une biographie de Jésus inscrivant sa vie dans le contexte historique et social de son époque. Il contient aussi une synthèse critique des concordances dans les quatre évangiles. Il a été mis à l'Index par le pape quelques mois après sa sortie.
Une des premières bibles en français a été imprimée par Henri Estienne (de la famille qui a inventé la fonte Garamond) en 1565 et en lisant les annotations, on suit une histoire fascinante en parallèle, celle d'une famille de huguenots qui ont fui en Angleterre.
Rares et précieux sera présenté au MCQ du 6 au 9 février. Info et réservation: 418 643-2158