L'ancien patron de Québecor, Pierre Karl Péladeau, se voit dans le service public dans un «horizon de 10 ans à 15 ans».

Pierre Karl Péladeau: les réflexions d'un homme de 50 ans

L'heure de pointe avance, et, par la fenêtre, on voit que la neige s'est intensifiée. C'est vendredi après-midi.
Pierre Karl Péladeau en est à sa dernière entrevue de la semaine avant de rentrer à Montréal. Il vient de terminer un sprint de terrain et d'entrevues dans Saint-Jérôme, à Montréal, sur la Rive-Sud et au centre-ville de Québec.
Il espérait pouvoir repartir plus tôt, mais il n'y fait pas allusion et ne bouscule pas ses réponses. S'il est fatigué ou lassé, il n'en laisse rien paraître.
Il aurait aimé se présenter à Québec et cela a été envisagé, confirme-t-il. «Mon coeur est à Québec.» Il y revient souvent, la semaine dernière encore pour la semaine de relâche.
«À la fin de la journée, la décision ne m'appartenait pas», dit-il.
La réalité est que ses enfants vont à l'école (publique) à Montréal. La famille a été «l'élément le plus déterminant» de cette décision.
Contrairement à la rumeur - lui dit running gag -, il ne possède pas de maison à Québec et n'a jamais fait d'offre d'achat.
S'il est élu, il aura son pied à terre à Québec, mais c'était «plus naturel pour moi d'être dans Saint-Jérôme», dit-il. Il rappelle y avoir passé son adolescence et y a une «expérience personnelle».
Pierre Karl Péladeau se voit dans le service public dans un «horizon de 10 ans à 15 ans».
«Personne n'a la maîtrise de son avenir», dit-il, mais «j'ose espérer 10 bonnes années devant moi, peut-être davantage. Quand j'ai proposé mes services, je ne m'engageais pas pour six mois».
C'était le printemps dernier. Cela fera un an bientôt que Pauline Marois l'a nommé à la présidence d'Hydro-Québec, avant de le convaincre de devenir candidat.
Il se dit animé par «cette appréciation de la grandeur du service public dans le sens noble du terme. On accuse trop souvent nos politiciens», dit-il.
M. Péladeau avait affirmé jusqu'à la semaine dernière qu'il ne serait pas candidat. Il jure aujourd'hui qu'il serait venu en politique même si le projet des Nordiques avait abouti et qu'il était devenu propriétaire d'une équipe.
Le désir du service public aurait été plus fort que le plaisirm du hockey, dit-il. Il insiste. «Ma réflexion n'est pas improvisée». Il a aussi «confiance que Québecor va livrer les Nordiques» sans lui.
Dimanche dernier, en montant sur la scène pour annoncer sa candidature, il a dit être venu au Parti québécois (PQ) pour faire un pays.
À la fin de la semaine, il insistait davantage sur son désir de rendre le Québec «plus riche et plus prospère». L'ajustement du discours n'a échappé à personne. La campagne du PQ risquait autrement d'être avalée par la question nationale.
Sa décision de venir au PQ est le «fruit d'une réflexion multiple» qui va au-delà des convictions patriotiques.
C'est d'abord la réflexion d'un homme de 50 ans (il en a 52) qui se demande s'il veut continuer à faire la même chose le reste de sa vie. «À un certain moment, vous vous posez la question à l'âge que j'ai», dit-il.
C'est aussi la réflexion du dirigeant d'entreprise. «On peut toujours rester à son poste ad vitam aeternam; mais est-ce qu'on va être bon ad vitam aeternam, toute sa vie?»
«Le cycle politique est là pour en témoigner», ajoute-t-il sans que je lui pose la question. «Est-ce qu'on peut rester chef de son parti pendant 25 ans?»
L'ex-patron de Québecor pense que ce n'est «pas nécessairement une mauvaise chose» qu'une entreprise puisse «avoir le bénéfice d'un nouveau leadership».
«Chacun dirige une entreprise à sa façon, chacun a sa personnalité.» Il sait que Robert Dépatie, qui lui a succédé, a «une personnalité différente de la [sienne]». «C'est une bonne chose», croit-il.
Nous avons parlé un moment de l'avenir des journaux et des médias. Le problème touche tout l'Occident, rappelle-t-il.
Mercredi soir, il a rencontré la professeure de journalisme Dominique Payette, candidate du PQ elle aussi et très critique de Québecor en d'autres temps.
Mme Payette a produit à la demande du gouvernement précédent un substantiel rapport sur l'avenir de l'information au Québec
«Le cas échéant, j'aurai l'occasion de le lire», dit M. Péladeau, qui dit avoir «bien compris ses orientations». Il ne s'engagera pas davantage pour le moment.
Il a noté que la France a choisi de subventionner les journaux pour en assurer la survie.
«Ce n'est pas une tradition anglo-saxonne. On a beau parler français, on vit quand même dans un univers nord-américain». Et puis «subventionner qui et comment? Va-t-il y avoir de la partisanerie?»
Voilà qui nous rapproche des problèmes les plus urgents auxquelsM. Péladeau devra faire face s'il accède au gouvernement.
Comment éviter les conflits d'intérêts et les apparences de conflits d'intérêts quand ont est propriétaire de 40 % des médias du Québec?
PKP répète qu'il va se conformer à la loi qui lui demande de placer ses actions dans une fiducie sans droit de regard. Il rapporte avoir poursuivi cette semaine les discussions avec le commissaire à l'éthique, mais ignore encore s'il y aura des «conditions supplémentaires».
Pour le reste, il dit faire confiance au professionnalisme des journalistes de Québecor. «Si ça fait pas leur affaire dans un média, j'ai tendance à penser qu'ils vont aller ailleurs.»
Il rejette l'idée d'une «autocensure» des journalistes. «Quand on est à court d'arguments et pas capable de trouver des faits, là, on parle d'autocensure», croit-il.
Là-dessus il se trompe. Le risque est réel. Les collègues de toutes les entreprises peuvent en témoigner. Personne ne tient la plume d'un journaliste, mais celui-ci sera toujours plus à l'aise de parler, en bien ou en mal, des autres patrons que du sien.
M. Péladeau dit avoir été «ravi» par l'accueil reçu à Québec depuis deux jours, mais pas surpris. Son «niveau de notoriété facilite le rapprochement», analyse-t-il.
Les candidats qui l'ont accompagné pour serrer des mains depuis deux jours disent avoir été impressionnés.
«Une tornade. Il parle à tout le monde, pose pour des photos; une grande capacité à voir le monde, à se mettre à leur niveau et à écouter», a noté Pierre Châteauvert, candidat dans Jean-Lesage. Sa collègue dans Lévis, Sylvie Girard, avait déjà croisé PKP sans lui avoir vraiment parlé.
Elle l'a revu jeudi matin lors d'une visite d'usine. M. Péladeau partait ensuite pour Montmagny, elle pour le resto où elle allait saluer des électeurs.
L'adjoint de PKP a rappelé. La 20 était bloquée par la tempête, impossible d'aller à Montmagny. Qu'est-ce que vous êtes en train de faire?
M. Péladeau est venu la rejoindre au resto, est arrivé presque en s'excusant : «Ça te dérange pas trop?»
Les clients n'étaient pas prévenus de leur visite. Ils ont enlevé leur manteau et sont allés vers les tables. Ça devait durer quelques minutes, ils ont tenu une heure et demie, rapporte Mme Girard.
«J'ai été étonnée, dit-elle. On s'attend toujours de quelqu'un qui est dans ce milieu-là, à la longue, qu'il ait pris une certaine distance.»
Elle l'a au contraire trouvé «très chaleureux, très proche des gens. Ça les impressionne beaucoup que M. Péladeau s'intéresse à eux. À leurs petits problèmes».
Mme Girard et M. Châteauvert ont évidemment le biais d'être candidats du Parti québécois. Mais je ne doute pas de ce qu'ils ont vu.
Malgré des procédés parfois critiqués là où il passe, PKP est traité à Québec comme une rock star.