Lors du tournage d'Avant l'hiver, Kristin Scott Thomas a accusé Philippe Claudel de l'avoir «détruite», relate le réalisateur, ce qui expliquerait peut-être pourquoi l'actrice a déclaré il y a peu de temps qu'elle renonçait au cinéma.

Philippe Claudel: la comédie des apparences

Philippe Claudel, l'auteur, avait déjà un Renaudot et plusieurs prix en poche lorsqu'il s'est enfin senti prêt, à 45 ans, pour la réalisation. Bonne idée : Il y a longtemps que je t'aime (2008) remporte le César du meilleur premier film. Pour Avant l'hiver, il retrouve Kristin Scott Thomas, avec qui ça ne s'est pas trop bien passé, mais surtout Daniel Auteuil, avec qui ça a plutôt cliqué. Le réalisateur français était de passage à Québec pour nous parler de son troisième long métrage sur un homme passé à côté de sa vie qui noue une étrange relation avec une jeune femme, au grand désespoir de sa propre femme.
Q    D'où est venue l'idée de ce neurochirurgien, Paul?
   J'avais envie d'illustrer un moment de bascule dans une existence. Je suis parti d'une question simple que je me pose assez souvent : est-ce que la vie que je mène est celle dont j'avais rêvé quand j'étais jeune? C'est une question qui peut troubler beaucoup. Surtout si on ne se l'est jamais posée. Je me suis imaginé ce personnage qui soudain est amené à s'interroger sur lui, son couple, ses rêves, la vie...
Q    Il réalise qu'il n'a pas vu sa vie passer?
   Tout est allé trop vite. Sa vie professionnelle est tellement prenante qu'il n'a jamais pu s'arrêter. Il est passé à côté de sa vie, mais sans s'en rendre compte. Au départ, tout dégage une impression de bonheur absolu : la belle maison, la belle épouse, la belle carrière... C'est quand on le force à s'arrêter qu'il se rend compte que tout est vide. C'est là qu'il rencontre une jeune femme qui le trouble énormément. Ce n'est pas amoureux, c'est un trouble existentiel. Ça lui renvoie l'image de sa propre jeunesse.
Q    N'a-t-il pas le luxe de se poser ces questions existentielles?
   Évidemment. Ce sont des nantis qui vivent complètement en dehors du monde, sous une cloche. C'était une façon de montrer que dans une société comme la nôtre, un des problèmes, c'est que les classes dirigeantes sont complètement déconnectées de ce qui se passe dans les autres classes sociales. Quand on va à l'usine, on n'a qu'une envie le soir, c'est d'être tranquille. On n'a pas le goût de se poser ces questions-là.
Q    Aviez-vous Daniel Auteuil en tête depuis le début?
   Oui, ça a d'ailleurs causé un problème. Je rêvais de tourner avec lui. Je lui ai fait parvenir un synopsis avant d'écrire un scénario. Il m'a répondu : «J'ai lu, j'ai beaucoup aimé, mais je ne le ferai pas» (rires). L'histoire le troublait. Je me suis retrouvé comme un con avec une histoire en tête, mais pas mon acteur rêvé. Quand le scénario a été fini, son agente me l'a demandé et l'a envoyé à Daniel sans me le dire. Un jour, il m'a appelé pour me dire : «Je veux faire ce film». Ça a été une belle rencontre professionnelle et un désir de part et d'autre de refaire un film ensemble parce qu'on s'est bien entendus humainement et artistiquement.
<p>«Je suis parti d'une question simple que je me pose assez souvent : est-ce que la vie que je mène est celle dont j'avais rêvé quand j'étais jeune?» - Philippe Claudel </p>
Q    Kristin Scott Thomas a déclaré récemment qu'elle ne voulait plus faire de cinéma parce qu'on lui offrait toujours les mêmes rôles. Faisait-elle allusion à vous?
R    Peut-être. Elle a terminé mon film dans un état de grande dépression, m'accusant de l'avoir détruite. Nos relations étaient très difficiles sur le plateau. Ça fait des années qu'elle dit que le cinéma la déçoit. Sur mon film, elle était malheureuse parce qu'elle voulait jouer d'une certaine façon le personnage et moi je ne voulais pas parce que ça ne correspondait pas à ce que j'attendais. Elle aimerait qu'on lui laisse une liberté totale de jeu. Le problème, c'est que ses propositions me paraissaient en contresens avec le scénario. Je voyais bien que c'était douloureux pour elle, mais c'était quand même mon film. Le metteur en scène est la seule personne à savoir entièrement ce qu'il veut. Une actrice, aussi talentueuse soit-elle, comme Kristin, ne voit qu'une partie du film en train de se faire. Elle ne peut avoir une vision globale. C'est là où il faut être un peu fort, même parfois, malheureusement, autoritaire.
Q    Vous aviez une vision très claire de votre direction d'acteurs basée sur le non-dit...
R    Ça tient de la psychologie des personnages qui ont de la difficulté à se parler. Leurs échanges sont des non-dialogues, ils ne se disent plus rien. Il fallait trouver un rythme au tournage pour faire durer des silences afin d'ouvrir une zone dans laquelle le spectateur peut entrer et fabriquer du sens.
Q    Votre épilogue laisse supposer un retour à la normale. Était-ce bien nécessaire?
R    Je me suis posé la question. C'est un film sur les apparences. Ce qui m'intéressait, c'était de travailler sur le détournement des clichés. Il y a celui de l'image du bonheur : en grattant un peu, on voit que ce n'est pas le bonheur idéal. Il y a ce deuxième cliché de la rencontre entre un homme mûr et une jeune femme - ce n'est pas une attirance sexuelle. Il est ému par elle. Et le troisième, c'était celui du happy end : tout a l'air à être rentré dans l'ordre. Or, il continue à jouer la comédie des apparences. Il suffit de pas grand-chose pour qu'il s'effondre à nouveau... C'est un film exigeant pour le spectateur. Arrêter plus tôt en aurait fait un film plus abrupt, ce qui aurait laissé plus de gens de côté.
Avant l'hiver prend l'affiche le 7 mars.