Audrey Robillard a réussi à prouver que, contrairement à la croyance populaire, ce n'est pas lorsque la famine sévit en Arctique que les harfangs des neiges migrent vers le sud. 

Petit harfang va loin

LES PERCÉES SCIENTIFIQUES EN 2016 / En principe, un harfang des neiges est à peu près aussi à sa place dans le sud du Québec qu'un boeuf musqué dans une érablière : pas du tout. C'est un oiseau fait pour vivre dans la toundra, pas dans nos forêts et campagnes. Mais il en «descend» quand même régulièrement du Grand Nord, parfois même en grand nombre, et chaque fois, on se dit d'emblée que l'explication la plus logique est qu'une famine terrible doit sévir en Arctique pour les pousser si loin de chez eux. C'était d'ailleurs l'hypothèse «classique» en biologie. Mais elle est fausse. Complètement fausse.
En fait, c'est plutôt le contraire, a trouvé Audrey Robillard, doctorante en biologie à l'Université Laval, dans une étude publiée au printemps dans la revue savante Oecologia : c'est dans les années d'abondance que les harfangs sont les plus nombreux à migrer dans le sud.
«Les jeunes vont toujours migrer vers le sud, explique-t-elle. On a peu de données là-dessus, mais on pense que c'est parce que les conditions sont vraiment très rigoureuses en hiver dans l'Arctique. Et les juvéniles ne vont pas se reproduire avant l'âge de quatre ou cinq ans, alors dans l'intervalle, on pense qu'ils vont passer quelques hivers dans le sud pour avoir des conditions plus clémentes. [...] Ils vont éviter les forêts et chercher des milieux ouverts, alors c'est soit l'Arctique en hiver, soit ils utilisent le milieu marin, ou alors ils vont passer la forêt boréale pour aller dans le sud jusque dans les Prairies.»
Maintenant, leur nombre «dans le sud» varie beaucoup, connaissant des pics spectaculaires tous les trois à cinq ans. Comme on sait que les harfangs se nourrissent principalement de lemmings, surtout en été, et que les lemmings connaissent eux-mêmes de fortes variations de population, on a longtemps cru que les irruptions massives dans le sud survenaient les années où les rongeurs arctiques se faisaient rares.
Mais voilà, écrivent Mme Robillard et ses coauteurs (le chercheur Joël Bêty, de l'UQAR, est l'auteur «sénior» de l'article), plusieurs résultats récents ont incité les biologistes à remettre en question cette explication, notamment le fait que bon nombre d'adultes passent leurs hivers dans la toundra sans égard à l'abondance des lemmings et que, les années de grande irruption, on observe une plus grande proportion de juvéniles dans le sud. En outre, ceux-ci ne montrent aucun signe de malnutrition, bien au contraire.
Alors Mme Robillard est allée fouiller dans les archives du Christmas Bird Count, un effort de science citoyenne où des milliers d'ornithologues amateurs du Canada sortent une fois par hiver et comptent les oiseaux de chaque espèce qu'ils aperçoivent. La doctorante s'en est servi pour documenter l'abondance des harfangs dans le sud de 1994 à 2011. Puis elle a comparé ces données avec l'abondance des lemmings telle que mesurée en deux endroits de l'Arctique : l'île Bylot, juste au nord de l'île de Baffin, et Daring Lake, sur le continent. «C'est sûr qu'on aurait aimé avoir plus que deux sites pour les lemmings, mais ce qui est intéressant avec ces deux-là, c'est qu'ils sont éloignés de 1500 km et que leurs populations de lemmings ne sont pas synchronisées, alors ça reste deux indicateurs différents [...] et on voit la même tendance dans les deux cas», dit Mme Robillard.
L'hypothèse du territoire de chasse
Cette «tendance», c'est que plus les lemmings sont nombreux, et plus les harfangs, les jeunes surtout, descendent dans le sud. Ce ne serait donc pas la famine qui les pousserait si loin de chez eux, mais au contraire l'abondance des proies qui ferait exploser leur population. «Les harfangs sont très solitaires et il a été démontré que les femelles sont assez territoriales, surtout dans les Prairies», dit Mme Robillard. Peut-être, donc, qu'ils poussent particulièrement loin au sud parce qu'il n'y a plus de territoires de chasse disponibles plus au nord, mais ce n'est qu'une hypothèse.
Fait intéressant, c'est là un pattern qui contraste avec le comportement migratoire de plusieurs autres chouettes du nord, comme la chouette laponne et la chouette épervière, qui se déplacent vers le sud quand la nourriture vient à manquer. «La différence vient peut-être des proies dont ces espèces-là se nourrissent, les fluctuations sont un peu différentes entre le milieu boréal et l'Arctique. Mais on ne peut pas expliquer complètement la différence avec les autres chouettes boréales. C'est quand même étonnant parce que ce sont toutes des espèces qui appartiennent à la même guilde alimentaire, c'est-à-dire que des espèces qui mangent essentiellement la même chose», dit Mme Robillard.
Notons enfin que les travaux de doctorat de la jeune chercheuse ont également permis d'autres comportements jusque-là inconnus du harfang. «Avec nos émetteurs satellites, ce qu'on voit, c'est que les harfangs peuvent passer jusqu'à 180 jours sur la glace de mer, en hiver. C'est assez impressionnant. Ils vont se poser près des polynies, qui sont des trouées dans les glaces où il y a des concentrations de canards de mer. C'est sûr que ça leur fait un hiver plus rigoureux à traverser, mais ça a l'avantage qu'ils restent plus proches de leurs sites de reproduction, donc la migration est plus courte. Comme les polynies sont une structure qui revient d'année en année parce qu'elles sont formées par les courants marins, c'est une ressource plus prévisible que les lemmings», explique Mme Robillard.