Personne n'est épicurien

N'ayant peur de rien pour perdre son lot de lecteurs hebdomadaires sacrifiés sur l'autel de la haute voltige intellectuelle, tel un champion de base jumping se lançant dans le vide, rasant à tombeau ouvert les falaises acérées de la mort de la popularité, mettant en danger à la fois Klout et citations dans Hollywood PQ, le Flâneur vous propose une chronique où il sera question de réseaux sociaux et de... philosophie. La fée clochette vous dit que vous pouvez tourner la page.
L'épicurien est partout sur les réseaux sociaux. Chez le blogueur foodie bien évidemment, qui s'en réclame haut et fort, tel un chevalier du beigne végétalien exhibant des armoiries ostentatoires brillant sous un déluge de filtres rétro.
Est aussi épicurien cet animateur chamarré aux dents irréelles qui veut montrer en une courte définition sur Twitter que sa joie de vivre atteint les proportions d'un chou kale olympique lorsqu'il est question de se lâcher à bouche-que-veux-tu dans la finesse pétillante d'un nouveau cava millésimé nourri au grain. Même l'Association touristique de Charlevoix (que nous aimons par ailleurs d'amour) y va avec le lyrisme d'un kombucha sous stéroïdes dans sa nouvelle campagne de publicité avec une utilisation du mot qui frise la surdose. Le mot épicurien sur les réseaux, c'est la carte Nexus qui te fait court-circuiter les files beiges dans l'aéroport de la coolitude. Et pourtant, tous les épicuriens d'Internet se trompent, ou presque. Parce qu'être «épicurien», ce n'est surtout pas vouloir se vautrer dans un spa de chocolat. «Rigueur! Rigueur!» comme disait quelqu'un qui s'y connaît.
Malheureusement pour Zorba Épicure, qui vécut dans un resto grec du quartier Saint-Jean-Baptiste il y a de cela bien longtemps (c'est une blague), on le lit généralement encore moins qu'un poète québécois. Comme disait le romancier britannique L.P. Hartley, «le passé est un pays étranger». Dans un monde où une nouvelle devient dépassée après une demi-journée, et malgré le fait qu'à peu près tout le savoir se trouve aujourd'hui à quelques mots-clés de distance, la pensée de l'Antiquité grecque demeure une abstraction, c'est le moins qu'on puisse dire. Nous vous proposerons donc une série de statuts qui vous permettront de contextualiser votre prochain «je suis épicurien» si ça vous chante. Première chose : Épicure est bref et se lit bien, c'est le philosophe parfait de notre époque TDAH. Ce grand hippie qui, enseignant dans un jardin en mangeant de manière frugale, n'a en effet laissé que trois lettres (à Hérodote, Pythoclès et à Ménécée) à la postérité. Pratique. Mais, selon ce que notre recherche poussée nous a permis de connaître, Épicure est surtout considéré par ceux qui l'ont étudié avant tout comme le philosophe de... (attention, ça peut faire mal) la modération. De la limitation des désirs. À l'époque de la toute-puissance d'Amazon, avouons que ça ne fait pas vraiment 2014.
Et à cette époque qui communie justement aussi, toutes tendances confondues, à l'aune d'une conception du religieux souvent sclérosée, il fait bon de lire qu'un homme né au quatrième siècle avant Jésus-Christ croyait que la conscience naissait tout simplement du travail des atomes. On trouve d'ailleurs cette phrase, en haut des quatre grands préceptes (le tetrapharmakon) qui devaient selon lui mener une vie saine et modérée: «Les dieux ne sont pas à craindre». Bang. Trente-deux caractères, ça rentre même sur Twitter. Un athée pour la décroissance, ce premier épicurien.
Dans la passionnante Lettre à Ménécée (qu'on peut retracer pour gratis en deux clics sur Wikisource), on retrouve aussi ce genre de statut proto-Facebook pas vraiment au goût du jour: «Tout plaisir n'est pas à rechercher; pareillement, toute douleur est un mal, et pourtant toute douleur ne doit pas être évitée.» Et puis, toujours épicurien?
Allons, rajoutons-en une louche. «C'est un grand bien à notre avis que de se suffire à soi-même, non qu'il faille toujours vivre de peu, mais afin que si l'abondance nous manque, nous sachions nous contenter du peu que nous aurons, bien persuadés que ceux-là jouissent le plus vivement de l'opulence qui ont le moins besoin d'elle.»
Voici également ce que l'on a trouvé sur une page écrite par le philosophe Marcel Conche, grand défenseur contemporain du philosophe de Samos. Selon Épicure, nous dit-il, «le grand adversaire de la sagesse est la société, qui fait miroiter aux yeux des individus toute la variété possible des plaisirs (avec les délectations de la cuisine, les variantes de l'érotisme, les innovations de la mode et de l'art de plaire), et les satisfactions que donnent le pouvoir, la notoriété, les honneurs, les richesses. Il faut donc s'abstraire de la société, des tentations de la réussite sociale et de la politique.»
On vous laisse sur ce clou dans le cercueil des cupcakes. «L'homme qui n'est pas content de peu n'est content de rien.» Dans le fond, Épicure serait aujourd'hui davantage pote avec Serge Mongeau qu'avec Joël Legendre. C'est fou ce qu'on trouve sur Internet, non? Vous pouvez nous remercier parce que nous, au Flâneur, nous sommes des jouisseurs.
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Marcel Conche et Épicure: http://bit.ly/1fuYv2E