Pas de fumée sans fumisterie

Si vous fracassez une vitrine, on vous condamnera sans doute à payer une amende.
Si vous mettez le feu à un édifice, vous irez peut-être en prison.Mais si vous démolissez une église dans le périmètre historique de Québec sans avoir obtenu les autorisations nécessaires, vous ne risquez pas grand-chose.
C'est même à se demander pourquoi certains entrepreneurs se donnent la peine de suivre les règles.
Bon d'accord. Je vous le concède. En apprenant la démolition, la ministre de la Culture, Christine St-Pierre, vous fera de gros yeux. Il est même possible qu'elle élève un peu la voix. Ne vous en faites pas. Ça ne dure jamais bien longtemps. Au Québec, le ministère de la Culture n'a rien d'un chien de garde. C'est un poisson rouge qui ne peut pas sortir de son bocal.
Quant à la Ville de Québec, sa gestion des nouvelles constructions dans les quartiers historiques se limite à calculer le nombre d'étages et à écouter sécher la peinture. Pour les choses sérieuses, elle s'en remet à la bonne vieille formule de la joute politique : 10 % de copinage et 90 % de confusion.
Je caricature un peu, mais vous aurez compris qu'il est question de la façade de l'église Saint-Vincent-de-Paul, à l'entrée du Vieux-Québec. Un promoteur avait dû en interrompre la démolition, à l'automne 2006, parce qu'il n'avait pas obtenu le feu vert du ministère de la Culture.
Depuis, la façade attend le coup de grâce, prouvant une fois de plus que l'architecture, c'est ce qui fait de belles ruines.
Mais l'attente tire à sa fin. Dès la semaine prochaine, on pourrait achèver la démolition.
Le victoire du promoteur apparaît totale. La façade disparaîtra. L'idée de réserver un espace pour des logements est abandonnée. Un gros hôtel surgira de terre, comme prévu. Et on oublie les amendes pouvant aller jusqu'à 60 000 $.
Les fonctionnaires du ministère de la Culture n'iront pas livrer à monsieur le promoteur des pantoufles bien chaudes, comme de gentils toutous, mais c'est tout juste...
«Il faut faire preuve d'ouverture et d'intelligence», a expliqué la ministre St-Pierre. Selon elle, la façade serait (soudainement) devenue dangereuse.
Est-ce la même ministre qui déclarait, en avril 2008, qu'il fallait donner plus de mordant à la loi? «Le message doit être clair, disait-elle. Les promoteurs doivent aller chercher toutes les approbations et les permis nécessaires avant d'aller de l'avant.»
Quand vous frappez un mur, il est possible d'essayer de sauver la face en prétendant que vous l'avez fait exprès. Mais Mme St-Pierre semble opter pour une autre stratégie, qui consiste à imaginer une excuse plus ou moins crédible. Comme le conducteur d'un véhicule accidenté, qui expliquait à sa compagnie d'assurance : «en revenant chez moi, je me suis trompé d'entrée de maison. Alors je suis entré en collision avec un mur que je n'avais pas.»
L'affaire de l'église Saint-Vincent-de-Paul a débuté en 2006, avant l'élection de M. Labeaume à la mairie. Mais le maire a rattrapé le temps perdu, en multipliant les déclarations loufoques.
Récemment, en pleine campagne électorale, il souhaitait la construction d'un complexe domiciliaire sur les lieux. Puis, quelques jours plus tard, il se disait «emballé» par le dernier projet d'hôtel. D'ailleurs, au rythme auquel le maire change d'idée, il ne reste plus qu'à souhaiter qu'il ne s'amourache pas de l'architecture des schtroumphs ou de quelque chose du genre, d'ici la construction de l'hôtel.
Sinon, bonjour les dégâts...
«Quand vous n'arrivez pas à les convaincre, rendez les choses aussi confuses que possible», conseillait le président américain Harry Truman.
En désespoir de cause, en février 2008, la Ville a aussi demandé de retirer le secteur de l'église du territoire protégé par l'UNESCO. Puisque l'arbitre menaçait d'infliger une pénalité pour bâton élevé, on voulait éliminer ce chapitre indésirable du livre des règlements.
Vous dites quoi?
Que cela n'est pas nouveau? Que chaque génération démolit sa petite part du Vieux-Québec, sans tirer des leçons du passé?
La conclusion, un peu sinistre, appartient au compositeur Hector Berlioz.
«Le temps est un grand professeur, disait-il. Probablement le meilleur. Malheureusement, il finit par tuer tous ses élèves.»