Dans la pièce Par coeur, Tiago Rodrigues (au centre) devient une sorte de conférencier avec le public et les 10 volontaires qui monteront sur scène pour apprendre un sonnet de Shakespeare.

Par coeur (By Heart): tendres mémoires

Ce qu'il y a de bien au Carrefour international de théâtre, ce sont les contrastes entre des oeuvres plus conceptuelles et flamboyantes, et d'autres plus intimistes et sans artifice. La proposition du Portugais Tiago Rodrigues, avec Par coeur, est de celles-là.
En apparence toute simple, l'idée est celle-ci : sur une scène dépouillée, parée seulement de 11 chaises et de quelques caisses de livres, le comédien, très à l'aise en français, invite 10 volontaires parmi les spectateurs à venir prendre place sur scène. Le but : leur faire apprendre un sonnet de Shakespeare, le 30 plus particulièrement, par coeur.
À ce travail progressif, auquel Rodrigues s'adonne avec une application de chef d'orchestre amusant et bon joueur, s'entremêle progressivement l'histoire de sa grand-mère, Candida. Avide lectrice, elle a demandé à son petit-fils, à la fin de sa vie, alors qu'elle devenait aveugle, de ne lui laisser qu'un seul livre, qu'elle pourrait mémoriser pour pouvoir le relire dans sa tête.
Une sorte de résistance active à travers la mémoire, à laquelle le comédien à la spontanéité charmante mélange des citations de George Steiner, le roman Fareinheit 451 et d'autres bribes d'histoires qui tricotent habilement une jolie thèse autour de la transmission des mots comme arme de survie. 
Le tout, dans une simplicité désarmante où il n'y a aucune barrière entre lui, ses apprentis sur scène et le public, qui se surprend à murmurer du bout des lèvres les vers du sonnet de Shakespeare : «Quand je fais comparoir les images passées / Au tribunal muet des songes recueillis...»
Curieusement, le spectacle en rappelle un autre, vu au festival l'an dernier : La loi du marcheur, où Nicolas Bouchaud faisait sienne la parole du critique de cinéma Serge Daney. Une ressemblance dans cette espèce de connivence entre un comédien qui devient une sorte de «conférencier» et le public, et aussi dans ce remaniement d'emprunts et de références culturelles qui créent un objet artistique plein d'un sens nouveau. 
Sauf que la proposition de Tiago Rodrigues est infiniment plus tendre. Parce que si apprendre nécessite le cerveau, ce sonnet de Shakespeare appris lundi par les 10 spectateurs et par le public à sa suite s'est imprimé dans les coeurs bien plus que dans les neurones, dans une finale à la fois intime et collective, toute simple et surtout, très touchante. Un spectacle qui fait du bien à l'âme.