Kirsten Dunst, Nicole Kidman et Elle Fanning, les trois vedettes féminines du dernier film de Sofia Coppola, Les proies.

Où sont les femmes?

Vous savez ce qui serait bien pour ce 70e Festival de Cannes? Une Palme d'or féminine. Parce qu'on est en 2017. Parce que Jane Campion a réalisé l'exploit il y a 24 ans. Et que la seule réalisatrice à obtenir la récompense suprême était co-récipiendaire. Mais je pense que Sofia Coppola a laissé passer sa chance de marquer l'histoire avec Les proies (Beguiled).
Avant que tout le monde parte en peur, je précise. Le Festival donne la Palme d'or au meilleur film, sans égards au genre. Et les chiffres ne mentent pas : environ 4 % des productions sont confiées à des femmes, comme l'a rappelé Nicole Kidman (impériale dans le film) à la conférence de presse qui a suivi la projection. Avec trois réalisatrices sur les 19 longs métrages en compétition, le Festival dépasse largement ce ratio.
Sofia Coppola, donc. Quatrième présence sur la Croisette, troisième en Sélection officielle après Bling Ring (2013) et Marie Antoinette (2006, sous les huées). Ironiquement, ses deux meilleurs (Cri ultime, 1999, et Traduction infidèle, 2003) sont passés sous le radar.
J'aime pas beaucoup le travail de la fille de Francis Ford. Ses réalisations sont trop maniérées et lisses. J'étais quand même dans de bonnes dispositions mercredi matin, compte tenu du sujet et de la distribution (Kidman, Kirsten Dunst, Elle Fanning). Plus en tout cas que mes voisins de siège japonais et anglais, qui ont ronflé la moitié du film - plusieurs festivaliers ont heurté le légendaire mur de la mi-course...
La cinéaste a plutôt bien réussi son coup avec ce drame à costumes, même si ce n'est pas transcendant. Les proies se déroule en 1864, en pleine guerre de Sécession, dans le Sud profond. Un soldat yankee (Colin Farrell), blessé, est recueilli par les pensionnaires d'une école pour jeunes filles. 
Déjà adapté par Don Siegel en 1971 avec Clint Eastwood, qui n'en avait pas grand-chose à dire lors de sa classe de maître dimanche, Coppola a voulu présenter cette histoire de l'irruption d'un homme dans un monde de femmes (cinq élèves, une prof et une directrice) du point de vue de celles-ci.
Le caporal John McBurney «arrive et il ruine tout! Nous étions bien. Seul procréer nous était impossible», a rigolé Kidman. Dans un tel microcosme sous tension (sexuelle), on entend constamment en sourdine les bruits de la guerre qui fait rage, «l'agressivité et les sentiments corsetés sont libérés par la nouvelle dynamique», estime Dunst.
Un humour très noir
Jalousie, culpabilité et rivalité vont avoir des conséquences funestes. Après une première moitié plus classique, surtout basée sur les regards, Les proies va se transformer en drame gothique avec un humour très noir, parfaitement dosé. 
Coppola a toujours brillé de façon plus ardente sur la forme que sur le fond. C'est encore le cas, de façon moins marquée. Les extérieurs sont luxuriants alors que les intérieurs, dans ce presque huis clos en clair-obscur, prennent une tonalité oppressante grâce à la magnifique photo de Philippe Le Sourd (Le grand maître de Wong Kar-wai, 2013) en pellicule 35 mm. Et la réalisatrice nous offre le dernier plan le plus magnifique de la compétition.
J'aurais tout de même aimé une relecture plus radicale de ce classique. Cette autre version du livre de Thomas P. Cullinan (1966) n'est pas assez troublante et transgressive, et en grand manque d'une véritable tension sexuelle, à peine esquissée. Les actrices et Farrell, par contre, brillent de tous leurs feux.
On verra bien. Avec un jury paritaire présidé par Pedro Almodovar, qui a toujours placé la femme au centre de son oeuvre, rien n'est joué.
En fin d'après-midi, j'ai essayé d'assister à la classe de maître d'Alfonso Cuarón (Les fils de l'homme, Gravité), mais je n'ai pas eu autant de chance qu'avec Clint Eastwood. Suis allé prendre une grande marche pour m'aérer l'esprit, ce qui m'a permis de trouver un peu d'inspiration pour ce texte.
Pour sa troisième présence en compétition, Sergei Loznitsa a commencé très fort. Une femme douce part d'une idée toute simple. La femme en question (Vasilina Makovsteva) envoie un colis à son mari emprisonné. Il lui est retourné sans explication. La malheureuse entreprend de se rendre à cette prison, en Sibérie. Sa quête ne sera qu'une suite d'humiliations et d'épreuves, parfois brutales.
Le réalisateur ukrainien peint un décapant portrait qui illustre la déliquescence sociale de la Russie, un monde sans pitié peuplé d'exploiteurs amoraux et brutaux, une patrie dépourvue d'humanité. La femme refuse de baisser les bras dans sa lutte contre le système, mais c'est un combat perdu d'avance dans cet univers kafkaïen. 
Sauf que plus le film avance, moins on accorde de la crédibilité aux décisions irréfléchies de cette femme (désespérée?). Surtout que la démonstration s'alourdit proportionnellement... Aussi documentaliste, Loznitsa adopte une démarche très naturaliste, avec parfois des accents de réalisme magique à la Kusturica. Mais lorsqu'il troque cette approche réaliste pour la parodie grand bouffon totalement superflue, il gâche irrémédiablement son film pourtant percutant. Sans parler de la fin complètement manquée.
J'en suis ressorti très déçu. Commencer en lion, pour finir en queue de poisson...
Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.
ON A VU
Les proies, de Sofia Coppola ***
Une femme douce, de Sergei Loznitsa **1/2
LU
Un reportage dans le Hollywood Reporter sur le cimetière pour chiens à l'hôtel du Cap-Eden-Roc. Le lieu de recueillement de 19 tombes miniatures se trouve dans le jardin de roses de 100 mètres carrés de l'hôtel de luxe situé à Antibes (34 000 euros pour une suite pendant les deux semaines du Festival). Pour la petite histoire, quand le chien de Dame Onslow a rendu l'âme pendant son séjour en 1903, la direction a suggéré de l'enterrer près de son lieu préféré (de la noble, pas du chien). On ne sait pas trop s'il faut en rire, mais la tombe du chien Onslow est maintenant introuvable.
VU
Très distinctement mes voisines d'en haut profiter des lieux avec beaucoup d'ardeur. J'ai rien contre, il faut bien que le corps exulte, mais quand t'essaies de t'endormir... Les nuits sont courtes à Cannes - difficile de trouver le sommeil avant un bon moment quand le dernier texte part à 23h. Un petit coup de Skype avec les enfants et la fiancée (c'est pas une figure de style), un peu de lecture pour décompresser et, soudainement, il est très tard. Évidemment, les éboueurs sont passés à 6h30. Même avec des bouchons, je les ai entendus. Aussi bien se lever, la première projection est à 8h30...
ENTENDU
Que les studios hollywoodiens ont mis la pédale douce sur les spectaculaires initiatives de mise en marché de leurs superproductions. Bien sûr, impossible de manquer l'immense panneau d'affichage de Spider-Man : Les retrouvailles (7 juillet) qui trône dans les hauteurs du Carlton. Mais mis à part l'arrivée en parachute ascensionnel de l'acteur vocal T.J. Miller sur la plage pour Le monde secret des emojis (28 juillet), le calme plat. En 2014, par exemple, Stallone, Schwarzenegger, Ford, Banderas, Gibson et Statham avaient descendu la Croisette... en tank (!) pour la promotion des Sacrifiés 3.