En Utah, où la majorité de la population est mormone, un règlement interdit «l'instruction soutenant l'homosexualité».

Omerta sur l'homosexualité

Les lois russes interdisant la «propagande homosexuelle» ont causé une énorme levée de boucliers en Occident, et le Québec n'y fait pas exception. Le drapeau arc-en-ciel flotte sur l'hôtel de ville de la capitale comme sur celui de Mont­réal, et il a été hissé à l'Assemblée nationale. De nombreuses villes canadiennes et américaines ont fait de même. Tout cela est bien charitable. Magnifique, même. Mais... Il y a un mais...
<p>Brandie Balken est directrice d'Equality Utah. </p>
Comme l'ont souligné récemment deux juristes de l'Université Yale dans le Washington Post, ces hauts cris ont une certaine odeur d'«hypocrisie» (à moins que ce ne soit de l'ignorance), car plusieurs États américains ont adopté ces dernières années des lois très semblables à celles de la Russie depuis des années. Sans que personne ne s'en formalise.
En Utah, par exemple, où la population est particulièrement religieuse (à majorité mormone), un règlement «interdit l'instruction [dans les écoles] soutenant l'homosexualité». De même, en Arizona, une loi se lit comme suit : «Aucun district ne peut inclure dans ses cours du contenu qui : 1. promeut le style de vie homosexuel; 2. montre le style de vie homosexuel sous un jour positif; 3. suggère que certaines pratiques sexuelles sont des pratiques sécuritaires pour l'homosexualité.» Enfin, le Texas et l'Alabama encadrent l'éducation sexuelle en obligeant les écoles à «insister, de manière factuelle et dans une perspective de santé publique, sur le fait que l'homosexualité n'est pas un mode de vie acceptable et que les comportements homosexuels sont des infractions criminelles».
Notons que l'homosexualité est décriminalisée depuis longtemps dans ces États, mais il semble que leurs ministères de l'éducation soient un peu lents à s'ajuster...
Alors comment les minorités sexuelles de ces États ont-elles accueilli les protestations médiatiques autour des lois antigai de la Russie? Se sont-elles senties «oubliées»? Le Soleil a posé la question à Brandie Balken, directrice d'Equality Utah, un groupe de défense des gais, lesbiennes, bisexuels et transgenre (LGBT) basé à Salt Lake City.
****
Cinq questions à Brandie balken
Q Cette fameuse loi de l'Utah, quelles sortes de consé­quences concrètes a-t-elle?
R Si on lit toute cette loi, elle encadre tout l'enseignement de la sexualité humaine. D'autres articles de la loi indiquent très clairement qu'on ne peut pas parler de contraception, qu'on ne peut pas parler de relations extraconjugales, bref, on ne peut pas parler de sexualité humaine dans un contexte moderne. Alors je pense que les conséquences concrètes sont que nous avons beaucoup de jeunes gens qui passent à travers leur adolescence et leur sexualité naissante sans avoir d'information crédible là-dessus.
Q Est-ce que cette loi est une vieille relique d'une autre époque ou est-elle le produit d'une homophobie et d'un puritanisme plus récents et toujours actifs?
R Les deux, je dirais. La loi a été adoptée en 2001, alors ça fait un certain temps déjà, mais ça ne remonte pas à 1950. Et il y a eu une tentative très récente de l'élargir qui aurait interdit de parler d'homosexualité de quelque façon que ce soit. Ça a été défait en 2012, grâce à l'opposition d'une coalition dont nous faisions partie. Et en fait, le gouverneur lui-même a opposé son veto, ce qui est franchement remarquable. Nos inquiétudes étaient que si un jeune était allé voir un conseiller à son école en disant : «Écoutez, je pense que je suis gai», la loi proposée aurait empêché le conseiller d'avoir une conversation privée et informative à ce sujet. Ça aurait très mal servi nos jeunes.
Q Quand vous avez vu la réaction scandalisée qu'a provoquée une loi semblable à celle de l'Utah, adoptée à des milliers de kilomètres des États-Unis, qu'avez-vous pensé?
R Plusieurs choses. D'abord, je crois qu'il est on ne peut plus important que nous soyons d'abord des militants pour notre cause, peu importe où se passe l'injustice. C'est important que nous défendions n'importe quelle minorité opprimée. Cependant, je pense aussi qu'il est important que nous reconnaissions les effets des lois que nous avons dans notre propre pays. Et les lois russes pourraient nous fournir une belle occasion.
Q Si vous aviez le maire de Québec ou celui de Mont-réal devant vous, que lui diriez-vous?
R Probablement la même chose que j'ai dite à notre maire, à Salt Lake City : merci de vous tenir debout. Notre maire a récemment pris position en faveur du mariage gai [devenu brièvement légal à la suite d'une décision de cour le 20 décembre dernier, avant d'être en pratique réinterdit par l'appel logé par l'État le 6 janvier] et s'est révélé un défenseur infatigable des groupes minorisés. C'est intéressant de voir comment même un seul État peut être diversifié : nous avons toutes ces lois qui interdisent la promotion de l'homosexualité, et pourtant le maire de la capitale est en faveur du mariage gai.
Q Comparé à, disons, la Nouvelle-Angleterre, comment les minorités sexuelles s'en tirent-elles en Utah?
R Ça dépend où vous vivez. Dans les villes, c'est comme ailleurs, mais dans les régions rurales, c'est beaucoup plus difficile. [...] Par ailleurs, je ne peux pas dire que je connaisse la situation sur le terrain en Russie, mais j'ai rencontré récemment des activistes pour les droits des gais en Russie et en Ukraine, et à ce qu'ils m'ont dit, il semble que les LGBT là-bas font face à une grande hostilité de la part de monsieur et madame Tout-le-Monde. Ça ne vient pas seulement de leur gouvernement, mais aussi de la population en général. Et je pense que c'est différent en Utah. Nous avons toutes ces lois [... mais] les gens ont beaucoup évolué, beaucoup plus que notre gouvernement. Mais je ne pense pas qu'on puisse en dire autant de la Russie.