«Moscou, c'est complètement fou! On m'a donné le mandat d'être le concepteur artistique principal d'un projet grandiose dans lequel on va transformer un premier immeuble, c'est un genre de projet pilote» - Olivier Dufour

Olivier Dufour dans la cour des tsars

Après avoir animé la cour du Séminaire de Québec cet été avec Lumières, c'est à Moscou, dans la cour des tsars de Russie, qu'Olivier Dufour s'aventure, avec un projet de transformation d'un ancien manoir bourgeois en complexe culturel haut de gamme.
La carrière internationale du créateur de Québec qui se spécialise dans les productions multimédias l'amène depuis un bon moment déjà à Paris et en Suisse, notamment, mais l'aventure russe dans laquelle son équipe et lui se sont lancés dernièrement a de quoi susciter la curiosité.
«Moscou, c'est complètement fou! On m'a donné le mandat d'être le concepteur artistique principal d'un projet grandiose dans lequel on va transformer un premier immeuble, c'est un genre de projet pilote. Notre mandat est de créer un concept de divertissement intelligent, dans un bâtiment patrimonial, en redonnant son sens à ce bâtiment», explique Olivier Dufour.
L'idée est née d'un intérêt croissant en Russie pour le patrimoine bâti de l'ère précommuniste.
«En 1917, les tsars ont été chassés du pouvoir et les grandes familles russes ont été évincées de leurs domaines, raconte Olivier Dufour. La Russie s'est retrouvée avec plein d'immeubles magnifiques, des châteaux, des manoirs, dont celui qui nous concerne, qui se trouve à quelques pas de la place Rouge. Ces immeubles somptueux sont devenus la propriété de l'État, qui en a fait des bureaux de fonctionnaires, entre autres. Pendant toutes ces années, ils n'ont pas trop entretenu. Ce n'était pas censé être beau, à cette époque, c'était fait pour être fonctionnel. Ce qui fait qu'aujourd'hui, certaines personnes très aisées en Russie qui sont sensibles au patrimoine bâti, à la culture et à l'art en général ont envie de redonner vie à ces immeubles-là.»
Le bâtiment monumental, qu'Olivier Dufour compare un peu au Cercle de la Garnison de Québec, mais en quatre fois plus gros, devrait à terme accueillir des restaurants, un musée, une boîte de nuit, une salle de spectacle, un kiosque de musique dans les jardins... La «pièce maîtresse» du complexe sera une installation multimédia interactive et «immersive» qui «racontera» l'histoire du manoir, «comme il ne s'en est jamais vu ailleurs», soutient son concepteur.
«Les gens seront en quelque sorte abandonnés dans un parcours dans le manoir. Comme dans un manoir hanté, mais sans le côté effrayant. Chacun vit son expérience, avance librement là-dedans. Le manoir va raconter des choses», illustre-t-il.
Transcender les différences culturelles
Les responsables moscovites ont d'abord contacté des gens de Montréal pour réaliser leur projet, gens qui se sont ensuite tournés vers Olivier Dufour pour la direction artistique. Avec une équipe de Québec, «la plus multidisciplinaire qui soit», le créateur s'est rendu à Moscou pendant une semaine. Transcender les différences culturelles a été un bon défi, concède le créateur. Pas évident, au premier abord, de comprendre des plans d'architecture en russe, malgré la présence d'interprètes.
«Les Russes ne sont pas très expressifs. Il a fallu gratter sous la surface pour bien apprendre à les connaître. En bout de ligne, ç'a été fantastique. À la fin du séjour, on était vraiment soudés avec l'équipe russe.»
Il importe beaucoup à Olivier Dufour de respecter la culture du pays dans ce projet. «Je n'ai pas le goût que ça sonne américain. Je fais une création pour eux, je veux que ça sonne pour eux, fait par eux.»
Un défi passionnant pour le créateur, qui se réjouit d'avoir enfin atteint une période dans sa carrière où il peut réaliser les projets qui le font vibrer. «J'ai ma compagnie depuis 14 ans, je fais ce métier depuis 20 ans, j'ai l'impression d'avoir passé de nombreuses années à apprendre mon métier, et maintenant je suis dans la période où j'ai le bonheur de réaliser des rêves avec mon équipe», précise-t-il.
<p>Avec l'acquisition de l'ancien complexe funéraire Lépine Cloutier, Olivier Dufour veut créer un «quartier général» des hautes technologies multimédias, qui abritera aussi des ateliers pour des artistes visuels.</p>
Un quartier général dans Saint-Roch
S'il passe beaucoup de temps à voyager à l'extérieur pour ses projets, Olivier Dufour n'est pas près d'abandonner la capitale. Les travaux de rénovation de l'ancien complexe funéraire Lépine Cloutier, sur la rue Saint-Vallier Est, dont il s'est porté acquéreur, vont bon train.
«J'ai toujours eu une passion pour les immeubles patrimoniaux. Je fais ça parce que ça va être notre quartier général, ça va être le quartier général de plein de gens passionnants qui travaillent ensemble et qui ont intérêt à se regrouper», explique-t-il.
Dès avril, de nouveaux locataires emménageront dans ce «quartier général» des hautes technologies multimédias, qui abritera aussi des ateliers pour des artistes visuels, loués par la Ville de Québec.
«Il avait été question [que la Ville] achète la bâtisse, mais ça coûtait trop cher. De mon côté, je cherchais depuis un certain temps un immeuble, je suis allé visiter celui-là et j'ai eu un gros coup de foudre. J'ai proposé à la Ville de louer les anciens ateliers d'ébénisterie que nous remettrons en bonne condition», raconte Olivier Dufour.
Il espère vraiment voir une dynamique se créer entre le monde des arts visuels et celui des technologies multimédias. «On a cette espèce de mauvais réflexe de travailler en vase clos, les artistes purs d'un côté, les artistes commerciaux de l'autre. Pourtant, il y a une complémentarité naturelle qui peut se faire entre ces gens-là. C'est bon pour Saint-Roch qu'on fasse ça, c'est bon pour Québec», pense-t-il.
Découvertes architecturales
Pour l'instant, l'immeuble est un vrai chantier, qui a permis de faire d'intéressantes découvertes architecturales que le nouveau propriétaire souhaite respecter. Les rénovations ont par exemple permis de découvrir d'anciens plafonds embossés datant de l'époque où l'immeuble était la chambre de commerce chinoise.
«On n'essaie pas d'en faire une bâtisse neuve. Ça n'aura pas le cachet d'un bureau, ce sera comme à la maison. [...] On installera notre salle de réunion dans la chapelle. Il y a encore les laboratoires, la fabrique de cercueils. On n'a fait aucune intervention qui ne soit pas conforme au concept d'origine de cette bâtisse-là. C'est vraiment magnifique», s'enthousiasme le créateur du Chemin qui marche lors du 400e et d'un chapitre des Chemins invisibles du Cirque du Soleil.
Un appartement sera aussi conservé pour pouvoir accueillir clients et artistes de l'étranger. «On veut, le plus souvent possible, amener les gens à Québec. On a commencé à le faire et ça fonctionne super bien», expose l'entrepreneur.
«C'est un gros risque que je prends, mais j'y crois vraiment fort», conclut-il.
À la recherche du temps en Suisse
Un autre projet sur lequel travaille Olivier Dufour et qu'il affectionne particulièrement porte sur le... temps. «C'est une machine à manipuler le temps, une installation immersive de très grande envergure.»
Dans ce parcours, les visiteurs découvriront «comment sont fabriquées les secondes, mais pas de la façon dont on se l'imagine», et pourront d'ailleurs jouer à ralentir ou accélérer le temps. Une aventure inspirée par le savoir-faire suisse en horlogerie, un domaine qui fascine le créateur de Québec depuis qu'il est petit.
L'installation devrait se déplacer de ville en ville en Europe, et l'équipe négocie pour qu'elle soit associée au Art Basel, une grande foire d'art contemporain tenue à Bâle, en Suisse, ainsi qu'à Miami et à Hong Kong.
Des Canadiens à Paris
Les Canadiens prendront d'assaut l'esplanade des Invalides, à Paris, le 21 juin. Encore cette année, Olivier Dufour participe au projet de la Nuit Boréale, pendant la Fête de la Musique, où des artistes d'ici présentent leur talent aux Français.
«On aime beaucoup cet événement-là. Ces temps-ci, c'est un peu morose en France, et les Québécois débarquent avec beaucoup d'enthousiasme, et chaque fois, les Français embarquent dans notre délire», raconte le metteur en scène.
L'an dernier, Misteur Valaire, Marie-Pierre Arthur et Braids étaient notamment de la partie. Cette année, Olivier Dufour collaborera avec la Canadian Independant Music Association et l'ADISQ pour le choix des artistes de cette nouvelle mouture.
Un film dans les cartons
Olivier Dufour ne manque pas de projets. À la suite de l'enthousiasme suscité par le concept du spectacle Lumières, l'été dernier, qui présentait l'histoire du Séminaire dans la cour de la vénérable institution de Québec, le concepteur de spectacles et son équipe ont voulu donner une suite à l'événement.
«On voulait regarder l'ADN des gens de Québec, à travers des personnages qu'on ne connaît pas, sur les quatre prochaines années», explique-t-il. Le projet n'a toutefois pas passé l'étape du financement «C'était emballant, mais personne ne pouvait mettre l'argent.»
Déçu, Olivier Dufour a songé à en faire des films, mais a plutôt décidé de se concentrer sur un projet de fiction, une coproduction avec la France intitulée La nuit, qu'il aimerait mener jusque sur les écrans. N'empêche, le projet de spectacle multimédia dans la veine de Lumières reste dans les cartons de celui qui souhaite voir Québec se doter d'une signature événementielle forte sur la scène internationale.
«Je ne suis pas sûr que mettre tout notre argent à inviter des vedettes sur les Plaines soit la solution. Il faut le faire, c'est important aussi, mais tout le monde peut le faire. On a tellement de beaux créateurs à Québec que je pense qu'avec le temps, on pourrait développer notre signature à nous», pense Olivier Dufour.