«L'accusé confond ce qui est de nature sexuelle et ce qui ne l'est pas. Un doute subsiste et dans ce contexte je me dois de l'acquitter», a tranché le juge Michel Babin.

Nous revenons de bien loin

À notre époque, nous avons le loisir de nous scandaliser de tout manque de délicatesse dans nos rapports interpersonnels et nous exigeons à juste titre d'être traités avec respect et dignité. Mais nous ne réalisons pas à quel point nous revenons de loin en matière de confort interpersonnel.
Le traitement des enfants est un bon exemple. Quand les médias nous rapportent des abus d'enfants, nous réagissons avec effroi. Nos sensibilités se sont aiguisées. Mais nous ne réalisons pas le chemin parcouru dans nos sociétés occidentales sur cette dimension. En 1994, Lloyd De Mause, président de l'Association internationale de la psychohistoire et éditeur du périodique The Journal of Psychohistory, publiait un article incroyable sur le traitement des enfants au cours de l'histoire. Je présente aujourd'hui un résumé de son texte. L'art d'être bon parent est tout à fait récent, écrit De Mause, et encore aujourd'hui, la plupart des enfants sont maltraités dans la majorité des pays du monde. Plus on recule dans l'histoire, plus on s'éloigne des sociétés occidentales actuelles, plus la probabilité est grande d'y trouver des abandons d'enfants, de la violence, des abus sexuels et des assassinats d'enfants. La plupart des sociétés ont d'ailleurs pratiqué l'infanticide et l'inceste à un moment donné de leur histoire. 
Avant la naissance de la psychologie moderne, la responsabilité des parents en lien avec les problèmes affectifs des enfants était complètement niée, presque partout dans le monde. On percevait plutôt les «mauvais enfants» comme le fruit de «mauvaises semences». Et on les battait pour en extraire le méchant.
De Mause rapporte qu'il est typique dans les cultures analphabètes de voir les mères dormir nues avec leurs enfants jusqu'à six ans et de masturber régulièrement leurs fils.  Quand j'étais chargé de cours en sexologie à l'Université Laval, une de mes étudiantes qui avait été missionnaire en Amérique du Sud nous avait étonnés en révélant qu'il était tout à fait normal pour les mères de ces pays de masturber leurs fils pour les endormir ou pour leur «donner de l'affection».
Dans la Rome et la Grèce antiques, l'enfant vivait dans une atmosphère d'abus sexuel à partir de sa plus tendre enfance. Les filles étaient mariées avant la puberté à des hommes plus vieux, et les garçons étaient prêtés à des voisins, à partir de sept ans, pour services sexuels. Au Moyen Âge, l'utilisation sexuelle des garçons dans les monastères était très répandue et acceptée par la société, tandis que les parents donnaient leurs jeunes filles en pâture sexuelle aux prêtres.
C'est par une lente évolution que l'humanité est passée d'un mauvais traitement systématique des enfants au traitement éducatif contemporain. De Mause a identifié des étapes marquant l'évolution des comportements des parents envers leurs enfants au cours de l'histoire. La première étape, couvrant l'Antiquité et le Moyen Âge, De Mause la nomme «la période de l'infanticide». Aussi incroyable que cela puisse paraître, 50 % des enfants étaient tués par leurs parents! Au Moyen Âge, un tiers des enfants étaient encore assassinés par leurs parents, au XVIIIe siècle, il y en avait encore 1 %. Mais la plupart des pratiques malsaines et violentes se sont poursuivies longtemps. On battait les enfants avec toutes sortes d'instruments conçus à cette fin. Les humanistes et les professeurs approuvaient ces méthodes cruelles. Au XIIIe siècle, une loi européenne interdit de battre les enfants à mort tout en jugeant que de les battre au sang était une méthode d'éducation efficace!
Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, l'enfant n'était plus perçu comme aussi dangereux, et on le punissait de façon moins sévère. Au lieu de le battre, on l'enfermait dans des endroits clos et sombres, sans nourriture. Du côté sexuel, on était encore bien loin de nos normes. Encore en 1603, le petit Louis XIII était un objet sexuel pour tout le personnel de la cour de France qui s'amusait librement avec son pénis. Et ses parents l'incorporaient régulièrement dans leurs relations sexuelles dans le lit conjugal royal!
Il a fallu attendre au XIXe siècle pour qu'on introduise la socialisation des enfants de façon plus décente. Et c'est seulement au XXe siècle qu'on peut parler d'un «mode d'aide» des enfants. C'est donc par une très lente évolution que le traitement des enfants est passé de l'inceste à l'amour et de l'abus à l'empathie.
Autrement dit, comme la santé mentale de l'adulte est tributaire du traitement vécu durant son enfance, on voit bien que l'humanité sort à peine d'une misère affective extrême. Avec un tel héritage historique, ne nous étonnons pas d'éprouver des malaises dans nos relations intimes. La connaissance de ce passé peut nous aider à développer de la compassion pour nos propres déficiences.