En décembre dernier, après 23 ans de séparation, Thi Cam Nhung Lê (à droite) a retrouvé avec émotion sa mère (à gauche) au Cambodge.

Nhung et sa mère d'Orient

Quand Thi Cam Nhung Lê est passée à la frontière du Cambodge, elle a dû cacher la véritable raison de son voyage. Elle venait retrouver sa mère, qu'elle n'a jamais vraiment connue. Officiellement, sa mère est morte.
Quand elle est arrivée en Thaïlande, à quatre ans, au camp de réfugiés,  Thi Cam Nhung Lê a changé de nom. La Cambodgienne Bonna est devenue la  Vietnamienne Nhung. On a écrit sur ses papiers que sa mère était  décédée. Elle l'a cru longtemps.
Elle l'était un peu, en fait, depuis que son mari s'était enfui avec leur fille, il y a 26 ans maintenant. La petite avait trois ans. Le Cambodge, déchiré par la guérilla des Khmers rouges, était en miettes. «Je n'ai aucun souvenir de ma mère. Elle, elle a des souvenirs de moi.» Le père de Nhung l'a emportée avec lui jusque dans un camp de réfugiés en Thaïlande, où elle est restée un peu plus de cinq ans.
«Mon oncle découpait le dessous de canne de spray net pour me faire des petits woks, pour que je puisse m'amuser avec ça, se rappelle la jeune femme. C'est peut-être ça qui a orienté ma carrière!» Depuis cinq ans, Nhung a un coquet restaurant, rue de La Couronne, où elle cuisine le Vietnam de son père.
C'est dans ce même local que son paternel a ouvert son premier restaurant, quand ils sont débarqués à Québec il y a une quinzaine d'années. Elle y a bossé comme une bête de somme. Elle a subi son père jusqu'à 14 ans, avant de se signaler elle-même à la DPJ et d'être placée en famille d'accueil. À 16 ans, elle a demandé à la DPJ d'aller rester seule en appartement. La DPJ a accepté.
Elle ne parlait plus à son père depuis plusieurs années. Elle ne l'a pas invité à l'ouverture de sa Petite boîte vietnamienne. Elle avait 23 ans. «Quand on se croisait dans la rue, on ne se disait pas bonjour.» Plus son père s'effaçait de sa vie, plus l'absence de sa mère prenait de la place. La nature a horreur du vide.
«C'est après l'ouverture du restaurant que j'ai senti plus le besoin de retrouver ma mère. Un enfant, ça fait des choses pour rendre ses parents fiers. J'avais le goût que ma mère soit fière de moi. Surtout que je n'avais plus vraiment de père.» Il y a deux ans, elle a appelé un de ses oncles installé en Californie. «Il était dans le camp de réfugiés avec nous.» Il a fait des recherches, a trouvé sa trace.
Pas son adresse.
Elle s'est endormie en pensant à ça.
«Le lendemain matin, j'étais encore dans mon lit, je suis allée sur Facebook avec mon iPad. J'avais un message. Il venait de mon père. "Je suis allé voir ta mère, elle va bien." On n'avait pas eu de contact depuis six ans. J'ai pensé que c'était une arnaque, qu'il me mentait. Il m'a tellement menti. J'ai attendu un peu, puis, je me suis dit : "Et si c'était vrai?" Je me suis dit qu'il ne pouvait plus me faire de mal.»
C'était vrai.
Elle a demandé des détails, son père les lui a donnés au compte-gouttes, un peu plus à chaque message. Mardi 11 septembre, il lui a donné un numéro de téléphone. «J'avais trop d'émotions. J'avais le cinquième anniversaire du resto le lendemain. J'ai décidé d'attendre quelques jours, le temps de trouver quelqu'un qui parle cambodgien pour qu'on puisse se comprendre.»
Le lendemain du fameux cinquième anniversaire, le jeudi, le téléphone a sonné au restaurant. Il était 22h30, Nhung prenait un verre de blanc avec deux fidèles clients et Aurélie, qui travaille pour elle. «C'est Aurélie qui a répondu. Elle ne comprenait rien. Elle m'a passé le téléphone, j'entendais des klaxons de mobylette derrière. Ça disait : "Hello! Hello! Are you Thi Cam Nhung Lê? I'm your sister, Yu Kun. Mommy wants to talk to you".»
Mommy lui a parlé. «Elle répétait kun, kun, kun. Ça veut dire "enfant". Elle disait "maman est là", elle disait "je m'excuse". On est resté une demi-heure au téléphone, on a juste fait de pleurer. C'était juste de l'émotion.» Les larmes lui sont remontées juste à me raconter l'histoire. Elles se sont reparlé après. «On s'appelait juste pour ne pas se comprendre.» Pour s'entendre.
En décembre, malgré les factures qui s'accumulaient, les employés à payer, Nhung a décidé d'aller retrouver sa mère. Elle a même organisé une petite soirée de financement, a été touchée de voir tous ces gens prêts à l'aider à réaliser son rêve. Elle a acheté son billet d'avion à la mi-décembre, deux semaines avant le départ. Il fallait aussi un billet pour son chum, qui n'avait pas de belle-mère depuis 12 ans.
Ils ont pris l'avion le 30 décembre, sont arrivés au Vietnam le lendemain. Ils ont fait des heures d'autobus pour arriver à Phnom Phen au Cambodge. Il n'y avait personne quand ils sont débarqués au terminus. Nhung avait dit à sa soeur qu'elle arriverait à midi et demi, la soeur avait compris 14h30. «Ma mère est arrivée en touc-touc. Elle a débarqué, elle a couru, elle m'a sauté dessus. Elle a pleuré dans mes bras, dans les bras de mon chum. Tout le monde au terminus pleurait.»
Nhung a figé. «J'ai toujours rêvé d'avoir une mère, de me faire coller. Mais, quand elle l'a fait, je suis devenue raide, j'avais jamais eu d'affection physique comme ça. Tout le long du chemin, en touc-touc, elle passait sa main dans mes cheveux. Pour moi, c'était une inconnue. Mais pour elle...»
C'était sa petite fille de trois ans.
Elle a aujourd'hui 29 ans, sa mère 48. Ils sont allés au village de la mère de Nhung, à plus de 10 heures de route de Phnom Phen. «On est arrivés vers 20h-21h. Ma mère habite dans une espèce de cabane en bois, une cabane que mon père a construite. Elle n'a jamais bougé de là. Elle se disait que, comme ça, je pourrais la retrouver un jour. J'ai vu l'endroit où je suis née, sur le plancher près de la table.» C'était le 1er janvier 1984.
Sa mère lui a écrit une lettre qu'elle a fait traduire en anglais pour lui raconter son histoire, ses trois premières années de vie où le père s'est enfui deux fois avec sa fille. Elle avait 11 mois la première fois, il a filé en pleine nuit. Sa mère lui a raconté l'histoire, mais surtout la douleur d'avoir perdu sa fille.
Nhung est restée quatre jours avec sa mère. «Ma mission, c'était de rassurer la dame qui m'a mise au monde.» Quand elle est partie, la mission était accomplie. Et parti, le poids des questions qui l'ont hantée pendant toutes ces années. Elle a aussi revu son père, déménagé au Vietnam depuis six mois. «J'ai fait la paix avec lui, j'ai tourné la page. On a dîné ensemble, ça a super bien été. [...] Mon père a fait une super bonne chose en m'emmenant avec lui quand j'avais trois ans, il m'a sauvé la vie.»
Quand elle est arrivée en Thaïlande, à quatre ans, au camp de réfugiés, elle a changé de nom. La Cambodgienne Bonna est devenue la Vietnamienne Nhung. On a écrit sur ses papiers que sa mère était décédée.
Elle l'a cru longtemps.
Nhung veut maintenant faire modifier ses papiers d'identité. Sa mère n'a jamais été aussi vivante que maintenant.