Mourir au feuilleton

J'ai rencontré cet homme à l'automne. Je venais d'écrire l'histoire de George C., qui implorait les députés d'adopter la loi sur l'aide médicale à mourir. Atteint de la même maladie, l'homme voulait me dire qu'il avait un plan B.
Il m'a dit que, si le projet de loi 52 n'était pas adopté à temps, il arriverait à sa fin autrement. «Je vais partir, c'est certain. Si je sais que ma fin est proche, pourquoi est-ce que je ne peux pas ne pas vivre ce bout-là?»
George C. est mort en septembre de la maladie de Lou Gehrig dans des souffrances atroces qu'il aurait voulu ne pas vivre, ne pas faire vivre à sa femme, à ses côtés jusqu'à la fin. L'autre homme, que je ne nommerai pas, est toujours en vie. J'ai pensé à lui mercredi quand Pauline Marois a déclenché la campagne électorale, laissant en plan la loi qu'il attend pour mourir en paix.
Sa planche de salut.
Pendant que les bonzes du Parti québécois analysaient les sondages et le calendrier pour trouver par quelle fenêtre électorale se jeter, ce monsieur-là se croisait les doigts, peut-être même qu'il priait, pour que le projet de loi 52 soit adopté avant. Que les intérêts partisans, une fois, ne prennent pas le dessus.
Rebelote.
Le 21 février, la ministre Véronique Hivon admettait que le projet de loi allait tomber dans les limbes parlementaires. Elle a blâmé les libéraux de ne pas vouloir prolonger les travaux à l'heure du midi et en soirée, avant la relâche prévue de deux semaines, sachant très bien que les élections seraient déclenchées entre-temps. Le PQ aurait tout aussi bien pu attendre le retour de la relâche.
Ils ont choisi de sauter par la fenêtre.
C'est la grande peur de cet homme, mourir avant l'entrée en vigueur de ce qu'on appelle poliment la loi sur les soins en fin de vie. C'est d'une aide à mourir dont il est question, de permettre à une personne d'en finir plus vite avec la vie qui n'en est plus une, quand elle n'a aucune chance de survivre et que, tout ce qui reste devant, c'est l'agonie et la souffrance. Elle permet à cette personne-là de dire «c'est assez».
Remarquez, la souffrance et l'agonie n'enlèvent rien à la dignité. L'idée, au fond, c'est de mourir la tête haute.
Pour l'homme que j'ai rencontré, la dignité est plus terre-à-terre. Il a fait faire des travaux dans sa maison pour pouvoir y vivre le plus longtemps possible, quand ses muscles l'abandonneront un après l'autre. Il ne veut pas mourir tout de suite, il sait ce qui l'attend, ce n'est pas une sinécure. L'homme est fier, il «ne veut pas être un fardeau. Quand je ne voudrai plus vivre ça, laissez-moi partir».
On a beaucoup parlé du projet de loi. L'homme est juriste, il doute que le texte soit contesté devant les tribunaux. «Je dirais que c'est assez bien fait.» Mais, en tant qu'homme condamné, il bute sur l'article 26, où on parle de «souffrances physiques ou psychiques constantes, insupportables et qui ne peuvent être apaisées par des conditions [que la personne] juge tolérables».
La dignité ne se résume pas à l'absence de souffrance. «Ça présuppose qu'il faille se rendre jusque-là, ça présuppose que je sois lucide. Ça garde le côté catholique de la souffrance. S'ils veulent me faire expier mes péchés, j'en ai pour cinq ans à souffrir!» Ce n'est pas parce qu'il rit que c'est drôle.
Quand j'ai rencontré cet homme à l'automne, le projet de loi 52 était encore à l'étape des consultations, il a cheminé à vitesse grand V depuis, avant de s'arrêter net comme un moineau dans une porte patio. Quand il est mort au feuilleton, mercredi, son adoption n'était plus qu'une formalité.
Dans sa pratique, l'homme a entendu plusieurs histoires de gens qui, faute d'une façon légale de mourir dans leur dignité, l'ont fait avec les moyens du bord. Il a «fait des successions pour des gens qui se sont suicidés». Il ne veut pas en arriver là. «Est-ce que je vais devoir poser le geste? Est-ce que je vais en être capable?»
C'est le genre de questions qu'il aimerait ne plus se poser, il voudrait pouvoir profiter du temps qui lui reste sans toujours penser à la fin. Pour ça, il faudra que la loi soit adoptée. Elle le sera peut-être, libéraux et péquistes s'y sont engagés advenant leur élection. Il faudra le remettre sur les rails, reprendre les débats où ils ont été laissés.
N'empêche, tout le temps que les politiciens passent sur la go à jaser des vraies affaires, l'homme s'effiloche. Il n'est pas le seul, juste à l'hôpital l'Enfant-Jésus, presque 100 personnes sont suivies pour la même maladie. Du lot, il y en a probablement qui aimeraient aussi se prévaloir d'une loi sur l'aide à mourir.
Pour notre homme, la campagne électorale est une éternité. Surtout avec l'amendement 55 qui prévoit maintenant un délai de 18 mois entre l'adoption de la loi et son entrée en vigueur. Il «se croise les doigts pour [se] rendre dans un état acceptable jusque-là, pour ne pas avoir à poser le geste».
Pour ne pas mourir au feuilleton.