Certains chats en cage avaient les yeux pleins de pus.

Morts à la ferme

Ce jour-là, le policier n'était pas habillé en policier, il était avec une amie qui voulait un chat. Ils ont entendu parler d'un chat bengal à donner, sont allés voir. Peut-être qu'ils trouvaient ça déjà un peu louche parce qu'un chat bengal, d'habitude, ce n'est pas donné. Ça tourne autour de 1200 $ par tête.
<p>Quand le policier et son amie ont fait le tour de la ferme de Manseau, ils ont vu deux chevaux avec juste la peau et les os. </p>
C'était le lundi 16 décembre. Ils se sont rendus à Manseau, sont arrivés à une ferme, sont entrés dans la maison pour voir les papiers du chat. Ils n'ont pas vu le chat tout de suite, mais ils ont vu des cacas de chats partout. Ça devait sentir le yable aussi. Et là, le gars s'est changé en policier. Il a demandé à faire le tour du propriétaire, la propriétaire lui a gentiment fait faire le tour.
Voici ce qu'ils ont vu :
Deux chevaux avec juste la peau et les osDeux chiens tout maigresUn lapin mortDeux chatons mortsOnze chats pas morts, mais pas fortsTrois lapins pas «ben ben» plus forts
Les chats et les lapins étaient dans des cages, dans une grange pas chauffée. Pas d'eau, pas de bouffe, pas de litière. Il y en a à qui il manquait des bouts d'oreilles et de queue, d'autres qui avaient les yeux pleins de pus, le nez croûté. Ils avaient la crève, n'auraient probablement pas survécu à la vague de froid.
Quand ils sont sortis de là, le policier et son amie ont appelé le MAPAQ, le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, le nom ne le dit pas, mais c'est là qu'on appelle quand on voit des animaux aussi amochés. Ils ont aussi appelé un refuge d'animaux, qui a accueilli les 11 chats le lendemain. Une himalayenne a été hospitalisée, elle a survécu.
Un des chats n'y est pas parvenu.
La blonde du policier a rappelé le MAPAQ tous les jours pour leur dire quelque chose comme «Vous y allez aujourd'hui? Faudrait vraiment, sont maganés en maudit les animaux». Elle n'a peut-être pas dit «maudit». Elle a appelé le jeudi matin, même rengaine. Une dame du MAPAQ est finalement passée ce jour-là, a vu les chevaux. Elle a recommandé à la propriétaire de leur donner de l'eau, du foin, de limer leurs sabots. Elle a dit qu'elle reviendrait dans deux semaines.
Les chevaux ont continué à avoir faim et soif. Ils ont attendu deux semaines, toujours rien. Samedi, un cheval est mort. Quand la blonde du policier l'a appris, elle a appelé la police pour sauver l'autre cheval. Quatre fois. Un policier est passé, il aurait trouvé qu'il avait l'air correct.
Le jeu du téléphone s'est rendu à Louise Branchaud, qui rue dans les brancards depuis deux ans, quand elle a tenté de sauver des chevaux sur une ferme de l'île d'Orléans. Elle a des contacts, Louise, elle a appelé Denys Frappier, un des vétérinaires les plus ferrés en chevaux au Québec. Il a soigné ceux de l'équipe canadienne lors de six Olympiques, ceux du prince Philip aussi.
Dimanche, Louise a payé le voyage Châteauguay-Manseau à M. Frappier pour qu'il vienne au chevet du deuxième cheval. «Quand je suis arrivé, il était couché, il faisait 105 de fièvre, ses pulsations cardiaques étaient à 88, il n'avait aucune réaction aux stimuli, même si on piquait une aiguille près de son pied. C'était trop tard, il n'y avait rien à faire. Même s'il avait été à la Faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe, il n'y aurait pas eu de tentative.» Il restait une chose à faire, en fait.
«Je l'ai euthanasié.» Le vétérinaire a voulu se laver les mains après, comme il fait toujours. «Il n'y avait pas d'eau nulle part dans l'écurie. Ils m'en ont apporté un peu dans un bol en plastique.» Des gars étaient là pour ramasser la carcasse du premier cheval, ils sont partis avec l'autre aussi.
J'ai parlé à la blonde du policier, à Mme Branchaud, à la fille du refuge, au Dr Frappier. À part le vétérinaire qui ne s'est pas vraiment arrêté à ça, tout le monde s'entend pour dire que la propriétaire de la ferme est une «pôvre tite-madame» qui n'aurait jamais dû avoir ces animaux-là.
Elle a d'ailleurs accepté sans rechigner de donner ses chats au refuge, s'est fait un peu tirer l'oreille pour les trois lapins, deux canards, plus une poule. Elle demandait 1200 $ pour ses deux picouilles, les gens qui ont sorti les autres animaux lui avaient offert 300 $. Il lui reste ses deux chiens rachitiques et un boeuf.
Le MAPAQ est repassé lundi pour faire le suivi. C'est tout ce qu'ils ont vu, deux chiens et un vieux boeuf. On ne peut pas savoir ce qu'ils en ont pensé, les observations des inspecteurs sont confidentielles. J'ai parlé hier à Cédric Paré, coordonnateur aux opérations de saisies et au support à l'inspection, il m'a expliqué que le bien-être des animaux repose d'abord sur les propriétaires, que le MAPAQ est là pour les aider, peut les obliger à faire venir un vétérinaire. Dans le pire des cas, il peut saisir les animaux.
On ne sait donc pas ce qu'a conclu l'inspectrice mandatée le 19 décembre. M. Paré m'a expliqué qu'elle devait, principalement, évaluer quatre éléments. «Est-ce que l'animal a accès à de l'eau potable et à de la nourriture en quantité suffisante? Est-ce qu'il est gardé dans un endroit convenable? Est-ce qu'il est malade ou souffrant? Est-ce qu'il y a des abus ou des mauvais traitements?»
On ne sait pas ce qu'elle a écrit dans son rapport, mais on sait qu'elle a dit que le MAPAQ repasserait deux semaines plus tard. Ça a pris deux semaines et demie. Est-ce que les chevaux auraient pu être sauvés si quelqu'un était passé jeudi dernier? Est-ce que l'inspectrice a correctement évalué les animaux au départ? Ces questions vont rester sans réponse, le fait est qu'ils sont morts.
Pendant ce temps, au refuge, les chats se remplument tranquillement. La petite himalayenne miraculée s'en sortira, comme la petite chatte bengale. Elle a environ un an, pèse à peine trois livres. C'est le policier et la blonde qui l'adopteront quand elle se sera refait une santé. Les 10 autres chats vont faire comme les autres qui sont déjà au refuge, attendre qu'une famille, une bonne, les adopte.
Ça ne court pas les rues.
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Un mot sur des humains bien vivants qui s'occupent du deuil des orphelins. L'organisme s'appelle Deuil-jeunesse, fondé en 2007 par Josée Masson, qui est venue combler l'absence de ressources pour les jeunes endeuillés. Elle planche sur une maison pour accueillir les orphelins et leur famille, ramasse de l'argent pour ça. Je ne fais jamais ça d'habitude, inviter les gens à donner des sous. Vous faites ce que vous voulez, mais, si vous voulez donner un coup de main, vous allez sur laruchequebec.com. Il reste trois jours, il manque à peu près 10 000 $ pour atteindre l'objectif de 75 000 $.